Bilan provisoire – avril 2026
Préambule – un chantier d’envergure inédite
Entre le printemps 2024 et le printemps 2026, la Fédération Histoire Québec a coordonné, en partenariat avec le ministère de la Culture et des Communications du Québec, un inventaire provincial du patrimoine commémoratif québécois. Ce projet a mobilisé 58 organismes membres répartis dans 13 régions administratives et a permis de verser plus de 1010 fiches au Répertoire du patrimoine culturel du Québec (RPCQ), documentant 836 ensembles commémoratifs dans l’espace public, de la plaque la plus modeste au monument le plus grandiose. Ces repères sont géolocalisés et à découvrir dans la carte interactive ci-dessous.

Comment utiliser la carte interactive (cliquez sur le lien pour ouvrir la carte dans un nouvel onglet)
En date du 12 mai 2026, 1015 fiches sont accessibles au grand public sur le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, grâce au travail des organismes membres répartis dans 13 régions. Ces fiches documentent 836 repères distincts pourvus de coordonnées géographiques, pointés sur cette carte. Chaque point correspond à un repère commémoratif : monument, plaque, murale, banc, œuvre d’art ou autre élément inscrit dans l’espace public.
Pour explorer un repère, survolez un point pour voir son image, son nom et l’organisme qui a contribué à sa documentation.
Cliquez pour afficher la description complète et un lien vers sa fiche officielle dans le RPCQ.
Le menu Région limite l’affichage à la région administrative sélectionnée.
Le menu Organisme affiche uniquement les repères documentés par l’organisme membre sélectionné.
La réglette Date filtre les repères selon leur année d’inauguration
Nota Bene : Cette carte est un état de l’inventaire à un moment T du projet. D’autres fiches, déjà amorcées ou en cours de validation, seront publiées progressivement sur le RPCQ et pourront enrichir une version future de la carte.
L’inventaire complet est accessible directement via le bouton En savoir plus intégré à la carte.
Des inventaires locaux ou thématiques existaient, notamment les travaux pionniers de Rodolphe Fournier (1907-1989), notaire et cofondateur de la FHQ, dont la série des Lieux et monuments historiques constitue une première tentative systématique d’inventaire à l’échelle du territoire, réalisée à compte d’auteur en dehors des circuits institutionnels. Aucun de ces antécédents n’avait cependant abouti à la constitution d’un corpus aussi large, versé dans un registre officiel et accessible publiquement.
Le présent bilan vise à situer ce corpus dans une perspective analytique et faire le point non seulement sur ce que les fiches permettent d’observer sur la commémoration québécoise (ses formes, ses cadres, ses thématiques), mais aussi sur la mémoire et ses acteurs, en mettant en lumière la part importante des citoyens et organismes citoyens dans la construction de notre mémoire collective.
Ce que cet inventaire révèle d’emblée, c’est la densité extraordinaire du paysage commémoratif québécois, qui se concrétise par plus d’un millier de repères en deux ans, une mobilisation formidable dans 13 régions, un effort de coordination majeur, au profit d’une meilleure connaissance de l’histoire du Québec. Chaque jour nous passons devant ces monuments, plaques, murales, bancs, bustes qui ornent nos paysages, partout au Québec, pourtant, nous risquons d’oublier les récits qu’ils commémorent et les personnes qui, avant nous, ont choisi de les célébrer et de les inscrire dans la mémoire collective. Cet inventaire les rend visibles, et offre au grand public de les redécouvrir et d’aller à la rencontre des contextes historiques et mémoriels qui donnent sens à leur présence dans l’espace public.
La clôture du mandat dans le cadre de la Convention DAF 54250 est intervenue le 28 avril 2026. Au moment où nous écrivons ces lignes, 1010 fiches ont été finalisées. D’autres fiches, déjà amorcées ou en traitement, seront mises en ligne graduellement selon le rythme de validation et de publication du RPCQ.
Couverture de l’inventaire
La distribution géographique des fiches n’est pas homogène, et cette hétérogénéité est en elle-même une donnée analytique de première importance. L’inventaire dit autant sur la mémoire elle-même que sur les producteurs de la mémoire aujourd’hui. La répartition géographique témoigne du fait que certaines régions disposent d’organismes citoyens mieux structurés, mieux financés, plus anciennement établis. La carte de l’inventaire est autant une carte du patrimoine commémoratif qu’une carte de la vitalité associative.
Monument de Jacques-Hyacinthe Simon Delorme, Saint-Hyacinthe, 1948 © Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe
En 1948, pour célébrer le 200e anniversaire de la seigneurie de Maska, la Chambre de commerce des jeunes de Saint-Hyacinthe finance et installe ce monument en l’honneur du seigneur fondateur. Avec 66 fiches diffusées, le Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe est l’organisme le plus prolifique du corpus et incarne la vitalité associative maskoutaine.
La Montérégie représente à elle seule près du quart du corpus. Ce résultat tient à la densité des associations de familles souches et à la vitalité de la mémoire des Patriotes dans la région. Il tient aussi à la présence de plusieurs organismes membres très actifs et à une pratique commémorative localement ancienne. Suivent la Capitale-Nationale (hors Ville de Québec) avec 146 fiches, puis Chaudière-Appalaches avec 132. À l’autre extrémité du spectre, la Côte-Nord (8 fiches) et le Centre-du-Québec (9 fiches) sont peu représentés. Cette hétérogénéité vient d’un biais propre au réseau associatif de la FHQ : certaines régions ont moins de sociétés actives, donc moins de fiches.
Plaque de la cathédrale Saint-Antoine-de-Padoue, 2003 © Société historique et culturelle du Marigot
La Montérégie est une région dense et active dans les efforts pour célébrer, commémorer et transmettre l’histoire. Son riche patrimoine est une fierté célébrée par des citoyens et des gestes commémoratifs, à l’instar de cette plaque apposée sur la cathédrale Saint-Antoine-de-Padoue (Longueuil). Cette vitalité de l’histoire et du patrimoine se lit dans le réseau associatif : la Montérégie à elle seule représente 15% du membrariat de la FHQ, et 16 des 58 organismes contributeurs à cet inventaire.

Murale du 350e anniversaire de l’arrivée des premiers colons, Neuville, 2017 © Société d’histoire de Neuville
Cette murale en six panneaux raconte l’histoire de Neuville depuis l’établissement des premiers colons au XVIIe siècle jusqu’aux fêtes du 350e. La société, avec 28 fiches, illustre la concentration documentaire dans la Capitale-Nationale, en attendant de poursuivre l’inventaire dans la Ville de Québec même.
Les silences de la carte sont eux-mêmes des données. Plusieurs MRC des Laurentides, toute la région de l’Abitibi-Témiscamingue et l’ensemble du Nord-du-Québec ne sont pas couverts. Ces absences signalent une faible mobilisation du réseau associatif dans ces territoires autant qu’elles disent quelque chose sur leur paysage commémoratif. Un inventaire de seconde génération devrait y porter une attention particulière.
« Les oiseaux rares », Baie-Johan-Beetz, 2022 © Société historique de Piastrebaie
Créée par Chantal Harvey pour le 150e anniversaire de Baie-Johan-Beetz, cette œuvre en métal représente les oiseaux migrateurs qui font escale dans ce village isolé de la Côte-Nord. Sa présence dans le corpus souligne en creux les silences géographiques de l’inventaire : la Côte-Nord ne compte que 8 fiches, ce qui dit autant sur la capacité de documentation des organismes locaux que sur la densité commémorative réelle du territoire.
La Murale du 350e anniversaire de Cap-Saint-Ignace, documentée par le Comité Culture et Patrimoine de la municipalité, ou le Monument du centenaire de la paroisse de Saint-Joseph d’Alma (ci-dessous), produit par la Société d’histoire du Lac-Saint-Jean, illustrent la diversité régionale du corpus : d’une murale villageoise de Chaudière-Appalaches à un obélisque en granit noir du Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’inventaire reflète la géographie de l’engagement associatif québécois.
Monument du centenaire de la paroisse de Saint-Joseph d’Alma, 1988 © Société d’histoire du Lac-Saint-Jean
Cet obélisque en granit noir retrace les cent ans de la paroisse Saint-Joseph d’Alma. Avec 28 fiches documentées dans la région, la Société d’histoire du Lac-Saint-Jean contribue à révéler une mémoire locale dense, des premiers colons aux grandes entreprises industrielles du XXe siècle.
Cette lecture territoriale est importante pour l’interprétation du corpus. Elle révèle que l’inventaire est à la fois une source sur les monuments eux-mêmes et un indicateur des capacités locales à les faire connaître, à les décrire et à les inscrire dans les bases de données publiques, comme l’a démontré le projet fédérateur.
Deux siècles de pratique commémorative : la courbe d’une mémoire collective
Grâce à 921 fiches datées, l’inventaire dresse le portrait des pratiques commémoratives québécoises sur près de deux siècles. On y constate une continuité ininterrompue mais aussi une intensification récente. La décennie 2010-2019 apparaît comme la plus active du corpus, avec 198 repères inaugurés. Cette concentration récente suggère plusieurs phénomènes convergents : le renouvellement des pratiques mémorielles, l’essor des associations locales, l’importance croissante des anniversaires municipaux, familiaux ou institutionnels, ainsi que la diversification des formes de mise en mémoire dans l’espace public. Loin de s’éteindre, la commémoration s’est accrue au fil du temps.
Il faut néanmoins éviter une lecture trop linéaire. Une augmentation du nombre de repères recensés peut refléter à la fois un réel accroissement des initiatives commémoratives et une meilleure capacité de documentation contemporaine. L’inventaire donne donc à voir une tendance historique, mais aussi une différence de visibilité entre les périodes anciennes et récentes.
La commémoration d’avant 1900 : l’exception politique et héroïsante
Les repères antérieurs à 1900 forment un sous-ensemble distinct. Ils sont peu nombreux et relèvent, dans la quasi-totalité des cas, de la mémoire politique ou militaire. Cette concentration est significative et s’inscrit dans un phénomène plus large observé à l’échelle occidentale au XIXe siècle, souvent qualifié de « statuomanie ». Cette période correspond à une intensification sans précédent de la production de monuments publics, en particulier en Europe et en Amérique du Nord, dans un contexte de construction des identités nationales et de consolidation des États modernes.
Plaque du monument funéraire de Frederick George Heriot, Drummondville, 1844 © Société d’histoire de Drummond
Frederick George Heriot, fondateur de Drummondville, est inhumé dans le cimetière de sa ville en 1844. Sa plaque funéraire, l’une des plus anciennes du corpus, incarnela commémoration institutionnelle du XIXe siècle : un colonel militaire et administrateur colonial honoré par les élites de son époque, dans la logique de légitimation politique qui caractérise les repères d’avant 1900.
Dans ce cadre, la commémoration publique sert prioritairement à fixer des événements jugés fondateurs, à célébrer des figures politiques ou militaires et à inscrire dans l’espace urbain des récits de légitimation collective. La rareté relative de ces repères avant 1900 ne doit donc pas être interprétée comme une absence de mémoire, mais comme le reflet d’un régime commémoratif spécifique, centré sur des objets coûteux, institutionnellement encadrés et fortement liés aux enjeux politiques du XIXe siècle.
Monument de Louis Marcoux, Saint-Denis-sur-Richelieu, 1836 © Société d’histoire des Riches-Lieux
Ce monument de granit, dédié à un Patriote tué à Sorel lors de l’élection de 1834, est le plus ancien repère du corpus. Érigé par le docteur Wolfred Nelson en 1836, détruit par les soldats britanniques lors de la répression de décembre 1837, puis reconstitué en 1915, sa trajectoire démontre que la commémoration peut elle-même devenir objet de conflit mémoriel. La Société d’histoire des Riches-Lieux a documenté l’ensemble de la géographie patriote de Saint-Denis-sur-Richelieu, de 1836 à 2024.
1900–1980 : entre devoir de mémoire et diversification prudente
La période 1900–1980 est dominée par les monuments aux Braves et les cénotaphes issus des deux guerres mondiales. Ces repères, sobres et nominatifs, répondent à un impératif de reconnaissance : nommer les morts, les distinguer de l’anonymat des listes militaires, fixer leur mémoire dans l’espace public de leur communauté d’origine.
Cénotaphe d’Argenteuil, Lachute, 1921 © Musée régional d’Argenteuil
Cette statue de bronze posée sur un socle de granite, érigée par le comté d’Argenteuil en mémoire des soldats tombés lors de la Première Guerre mondiale, est représentative des monuments aux morts des années 1920 : sobre, nominatif, posé sur la place publique. Le Musée régional d’Argenteuil l’a documenté dans le cadre de l’inventaire, prolongeant ainsi sa mission de conservation de la mémoire régionale.
La période voit aussi apparaître des repères moins attendus. La Plaque des membres de l’Église Saint-Mark de Longueuil pour la Première Guerre mondiale, documentée par la Société d’histoire de Mouillepied, rappelle que la mémoire commémorative québécoise est aussi une mémoire anglophone et protestante, institutionnellement ancrée dans les communautés des Cantons-de-l’Est et de la rive sud. Le Vitrail de la visite de la princesse Élisabeth et du duc d’Édimbourg à Sainte-Agathe-des-Monts, documenté par le Comité du patrimoine local, illustre pour sa part la présence royale dans une mémoire locale aujourd’hui largement oubliée.
Vitrail de la visite de la princesse Élisabeth et du duc d’Édimbourg, Sainte-Agathe-des-Monts, 1951 © Comité du patrimoine de Sainte-Agathe-des-Monts
Ce vitrail, installé dans l’église de Sainte-Agathe pour commémorer la visite royale de 1951, est un cas d’un type de commémoration en voie de disparition : la mémoire monarchique dans les communautés catholiques québécoises. Sa présence dans le corpus témoigne de la diversité des gestes mémoriels de la période 1900-1980.
La grande accélération : des années 1980 à aujourd’hui
À partir des années 1980, le champ commémoratif se transforme. Les repères ne se limitent plus aux grandes figures politiques, aux faits militaires ou aux héros institutionnels. Le geste commémoratif se démocratise et la mémoire s’étend à des sujets plus variés : familles fondatrices, groupes professionnels, catastrophes locales, artistes, sportifs, communautés culturelles, figures féminines, survivants, initiatives citoyennes et parfois épisodes de contestation sociale.
Plaque de l’équipage de la frégate HMCS Matane, 1987 © Site historique national Banc-de-Pêche-de-Paspébiac
Cette plaque ornant une ancre marine commémore l’équipage du HMCS Matane, frégate de la Marine royale canadienne ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle donne à voir le renouveau des commémorations militaires dans les années 1980-1990, plus intime et plus localisé que les grandes inaugurations de l’après-guerre immédiat.
Les années 2000 à 2020 confirment cette diversification. La commémoration devient plus locale, plus associative, plus thématique. La Murale « La Place du Marché » de Joliette, documentée par la Société d’histoire de Joliette-De Lanaudière ou « Point d’ancrage » de Varennes (ci-dessous), produite par la Société d’histoire de Varennes pour le 350e anniversaire de l’arrivée du régiment de Carignan-Salières, illustrent cette tendance : le geste mémoriel s’ancre dans des démarches de reconnaissance locale, d’appropriation territoriale et de transmission intergénérationnelle.
Murale « La Place du Marché », Joliette, 2014 © Société d’histoire de Joliette-De Lanaudière
Cette murale commémore la Place du Marché, espace commercial et social au cœur de l’histoire de Joliette, aujourd’hui transformé. Elle incarne une forme de commémoration propre aux centres urbains en mutation : non pas une figure ou un événement, mais un lieu de vie disparu, dont l’image est restituée sur les murs de la ville qui l’a remplacé. La Société d’histoire de Joliette-De Lanaudière documente ici sa propre ville dans sa dimension quotidienne, marchands, habitants, pratiques collectives. plutôt que dans ses seules grandes dates. C’est la mémoire du tissu urbain ordinaire, aussi digne d’être retenue que celle des fondateurs.
« Point d’ancrage », Varennes, 2015 © Société d’histoire de Varennes
Inaugurée lors des Journées de la culture en 2015 pour le 350e anniversaire de l’arrivée du régiment de Carignan-Salières, cette sculpture symbolise l’ancrage des familles fondatrices dans le sol de Varennes. Elle illustre comment les anniversaires municipaux génèrent des œuvres permanentes qui s’inscrivent dans l’espace public pour plusieurs générations.
« La promesse de l’arbre », Prévost, 2022 © Histoire et Archives Laurentides
Le CISSS des Laurentides inaugure cette sculpture le 21 juin 2022 en hommage aux victimes de la pandémie de COVID-19 et aux travailleurs essentiels. Sa présence dans l’inventaire est le témoin d’ne certain contraction du délai mémoriel : la pandémie devient objet de commémoration deux ans après les faits. Histoire et Archives Laurentides a documenté ce repère parmi les 26 fiches produites pour la région des Laurentides.
Murales du 350e anniversaire de Cap-Saint-Ignace, 2022 © Comité Culture et Patrimoine de Cap-Saint-Ignace
Dès 2019, le Comité des fêtes du 350e mandate un artiste local pour peindre l’histoire et les lieux d’importance de la municipalité sur les murs du centre communautaire. Ces murales sont une tendance de fond : des anniversaires municipaux qui deviennent l’occasion de produire simultanément un repère commémoratif, une œuvre d’art public et un projet urbain.
Qui commémore ? Les acteurs de la mémoire à travers l’histoire
L’un des constats les plus nets qui se dégage de l’inventaire est que la majorité des gestes commémoratifs documentés ne relève pas de l’État, mais de la société civile. Associations de descendants, sociétés d’histoire, fabriques paroissiales, chambres de commerce, clubs civiques, associations culturelles, légions, organismes de commémoration locale… ce sont eux qui, dans la majorité des cas, initient, financent, installent et entretiennent les repères.
Plaque du centenaire du couvent de Deschambault, 1994 © Culture et patrimoine Deschambault-Grondines
Le couvent de Deschambault, géré par les Sœurs de la Charité depuis 1861, est honoré en 1994 à l’initiative d’anciens élèves et d’organismes civiques locaux, pas de l’État. Ce geste est un exemple de la source des commémorations : ce sont des regroupements citoyens, ancrés dans leur territoire, qui initient les actions mémorielles.
Cette donnée est essentielle. Elle montre que la commémoration n’est pas seulement un acte de conservation; c’est un acte social, un geste collectif par lequel un groupe affirme qu’un lieu, une personne, une lignée ou un événement mérite d’être inscrit dans l’espace public. La mémoire commémorative est donc moins un simple enregistrement du passé qu’une forme de sélection sociale du passé.
Les acteurs sont divers : des associations de familles souches qui honorent leurs ancêtres, des légions qui nomment leurs morts, des congrégations qui commémorent leurs fondatrices, des clubs civiques qui célèbrent un anniversaire, des sociétés d’histoire qui documentent l’ensemble. Chacun de ces groupes dispose de ressources différentes, d’une histoire institutionnelle différente, et d’une relation différente au territoire. L’inventaire les réunit dans un même registre, ce qui permet de lire, pour la première fois à cette échelle, la géographie de cet engagement citoyen.
Les acteurs du corpus produisent des formes variées de commémoration. La distinction entre la plaque et le monument n’est pas anodine. Un monument sculpté, en bronze ou en granit taillé, sur un piédestal en place publique, suppose un budget important, un comité organisateur, une longue préparation, souvent une souscription ou un commanditaire institutionnel. Une plaque, elle, est accessible : quelques centaines à quelques milliers de dollars, une surface plane, une inscription. La plaque et la stèle semblent ainsi être les formes mémorielles du plus grand nombre, celle qui permet à un organisme aux moyens modestes d’inscrire dans l’espace public ce qu’il juge digne de mémoire, sans passer par les circuits institutionnels ni les levées de fonds publiques. Les associations de familles, les sociétés d’histoire et autres groupes sociaux, engagés dans leurs intentions mais contraints dans leurs ressources, ont trouvé dans la plaque le format qui correspond à leurs moyens et à leur ambition : témoigner, et prendre humblement une place dans le paysage public.
Les sociétés d’histoire, gardiennes contemporaines de la mémoire
Lors de la réalisation de l’inventaire, les organismes membres ont réactivé et rechargé les gestes mémoriels posés sur leur territoire. Ils prolongent un mouvement de protection de la mémoire collective qui remonte au XIXe siècle et a une histoire au sein de la FHQ : Rodolphe Fournier (1907-1989), notaire et l’un des fondateurs de la FHQ, a parcouru le Québec pour recenser, décrire et photographier les monuments et lieux historiques de son époque. Il n’était pas chercheur institutionnel. Il était notaire, bénévole, citoyen attaché à son territoire. L’inventaire IPC reprend cet élan, soixante ans plus tard, avec les outils du XXIe siècle.
Plaque du docteur Conrad Godin, Trois-Rivières, 2003 © Patrimoine Trois-Rivières
La plaque du docteur Godin, au Jardin des Ursulines, documentée par Patrimoine Trois-Rivières, incarne cette continuité. Conrad Godin (1904-1998), président de la FHQ de 1969 à 1971, a passé une partie de sa vie à sauver des monuments menacés de Trois-Rivières, dont la Porte Pacifique-Duplessis, arc de triomphe Art déco de 1938, maintenant elle-même documentée dans cet inventaire. Sa plaque commémorative est un repère mémoriel dans un inventaire qu’il aurait certainement défendu.
Les organismes membres ayant contribué à l’inventaire s’inscrivent dans une continuité d’action qui dépasse le cadre du projet lui-même. En documentant les repères commémoratifs de leur territoire, ils prolongent un travail de collecte, de préservation et de transmission amorcé dès le XIXe siècle.
La double posture : commémorateur et recenseur
Plusieurs organismes membres ont recensé des repères qu’ils avaient eux-mêmes contribué à ériger ou à maintenir. Cette double posture est particulièrement intéressante, car elle montre qu’un même acteur peut intervenir à plusieurs étapes du cycle mémoriel : conception, financement, inauguration, conservation, documentation et diffusion. Ce faisant, ces organismes ne témoignent pas seulement d’un patrimoine ; ils l’ont eux-mêmes produit, puis choisi de l’inscrire dans un registre public.
La Société du patrimoine de Boucherville a ainsi recensé une plaque qu’elle avait installée en 1992. La Société d’histoire et de généalogie de l’île Perrot a documenté les Bancs du 350e qu’elle avait elle-même soutenus ou mis en valeur. La Société historique de Saint-Côme-de-Kennebec et de Linière a recensé le Monument des premiers cimetières de Saint-Côme–Linière qu’elle avait contribué à ériger en 2016. De l’initiative locale à l’inscription dans le RPCQ, on observe une continuité d’action qui renforce la cohérence du corpus.
Monument de Jeanne Crevier, Boucherville, 1992 © Société du patrimoine de Boucherville
Don de la Société du patrimoine de Boucherville à la Ville à l’occasion du 325e anniversaire, ce monument honore Jeanne Crevier, épouse du seigneur Pierre Boucher, dont les armoiries de Rouen et La Rochelle rappellent les origines normandes. La Société a elle-même conçu, financé et installé ce monument en 1992…puis l’a recensé dans le RPCQ en 2024.
Banc du 350e de Pincourt, 2023 © Société d’histoire et de généalogie de l’île Perrot
Le Comité du 350e de l’île Perrot et la Société d’histoire ont soutenu l’installation de plusieurs bancs commémoratifs pour marquer le 350e anniversaire de la concession de l’île par l’intendant Talon en 1672. La Société a ensuite documenté ces bancs dans le RPCQ. Ce cycle complet (initiative, installation, documentation) illustre comment un organisme peut intervenir à toutes les étapes du processus mémoriel.
Monument des premiers cimetières de Saint-Côme-Linière, 2016 © Société historique de Saint-Côme-de-Kennebec et de Linière
Le monument honore les premiers lieux d’inhumation de la communauté, aujourd’hui disparus. Sa documentation dans le RPCQ en 2024 par la même Société historique qui avait soutenu son érection est une preuve de la continuité d’engagement de ces organismes : ils ne se contentent pas de commémorer, ils archivent leur propre geste mémoriel pour la postérité.
En inscrivant les gestes commémoratifs de groupes citoyens dans un registre gouvernemental, l’inventaire reconnaît que la mémoire collective québécoise ne relève pas exclusivement de l’État. Elle s’est construite aussi par des initiatives locales, des réseaux associatifs et des efforts répétés de transmission.
Pourquoi commémore-t-on ? La commémoration comme acte performatif
L’analyse du corpus permet de dégager plusieurs fonctions récurrentes de la commémoration au Québec. D’abord, un rôle d’ancrage : qu’il s’agisse de familles, de pionniers ou de communautés, les repères fixent des liens entre des individus et un territoire. Ensuite, une fonction de légitimation et de continuité : en inscrivant des origines et des trajectoires dans l’espace public, ils construisent un récit territorial stable. Le corpus met aussi en évidence une fonction d’individualisation, particulièrement dans la mémoire militaire, où nommer revient à redonner une existence aux disparus. Une fonction de reconnaissance se développe fortement dans les périodes récentes, avec la mise en valeur de figures locales et de contributions ordinaires. Enfin, la commémoration peut agir comme une résistance à la disparition, en maintenant la trace de communautés ou de lieux effacés. Dans tous les cas, ces gestes ne se contentent pas de refléter le passé. Ils participent activement à sa construction dans l’espace public.
Ce que l’on commémore : les grandes catégories du corpus
L’inventaire a permis, grâce aux recherches et au travail sur le terrain, de repérer, photographier et inscrire dans le RPCQ un millier d’éléments. Ce chantier d’envergure apporte également un éclairage sur les motivations et thématiques de la commémoration. Dans les lignes qui suivent, on comprendra non seulement les grandes thématiques de la commémoration, qui ont donné naissance à des gestes concrets, mais aussi les motivations qui animent chaque communauté dans la réalisation de son geste mémoriel. Ces catégories traduisent des manières récurrentes de sélectionner et d’organiser le passé : ancrer une communauté dans un territoire, affirmer une continuité, reconnaître des individus, marquer un événement ou maintenir la trace de réalités disparues. Le corpus permet ainsi de lire simultanément ce qui est commémoré et les logiques qui président à cette sélection.
Croix de Jacques Cartier, Sainte-Anne-de-la-Pocatière, 1936 © Société d’histoire et de généalogie de la Côte-du-Sud
Les membres du Cercle de l’Action catholique de la jeunesse canadienne-française de Sainte-Anne-de-la-Pocatière décident, en 1936, de marquer deux anniversaires à la fois : le 4e centenaire de l’arrivée de Jacques Cartier au Canada et le 19e centenaire de la mort du Christ. La croix qu’ils érigent ne commémore pas un événement local. Elle inscrit une localité dans un récit collectif plus large, celui d’un Canada français qui se définit à la fois par ses racines catholiques et par la geste de l’exploration européenne. Ce type de commémoration, fréquent dans le corpus des années 1930-1950, dit autant sur les valeurs de ceux qui posent le geste que sur les événements qu’ils choisissent d’honorer.
Les grandes catégories qui structurent le corpus permettent ainsi de lire simultanément les objets commémorés et les fonctions qu’ils remplissent dans la société québécoise. Ainsi la commémoration est autant le reflet du passé qu’un portrait de nos valeurs actuelles. Une communauté qui commémore agit sur le présent. Elle sélectionne, organise et rend visibles certains éléments du passé dans l’espace public. En ce sens, elle est performative : elle produit de la mémoire autant qu’elle en transmet.
La mémoire familiale et la généalogie
C’est l’un des ensembles les plus structurants du corpus. Il comprend les couples pionniers, les premiers concessionnaires, les familles fondatrices, les Filles du roi, les soldats du régiment de Carignan-Salières et, plus largement, les lignées associées à l’établissement des paroisses, des seigneuries ou des municipalités. Cette catégorie ne renvoie pas uniquement à des individus ou à des groupes identifiables; elle traduit une manière spécifique de penser l’histoire, centrée sur l’origine, la filiation et l’enracinement territorial.
Monument de la famille Trudelle, Boischatel, 1910 © Société du patrimoine et d’histoire de la Côte-de-Beaupré et de l’île-d’Orléans
Érigé dès 1910, ce monument familial est l’un des plus anciens exemples de commémoration généalogique laïque du corpus. À une époque où ce type de geste reste encore rare en dehors des milieux institutionnels, une famille choisit de fixer sa mémoire dans la pierre dans le cimetière de Boischatel. Il préfigure le mouvement qui s’amplifiera cent ans plus tard avec les parcs des ancêtres, les murs de noms et les parcours généalogiques.
La prédominance de cette thématique s’inscrit dans une tradition historiographique bien documentée au Québec, où l’histoire du peuplement et des familles a longtemps occupé une place centrale, notamment à travers les travaux de généalogie et d’histoire locale. Comme en témoignent au quotidien les membres de la FHQ, la référence aux familles souches constitue un des modes privilégiés de construction du récit collectif, en particulier dans les régions où la continuité des lignées est perçue comme un marqueur d’identité.
Monument de Pierre Tremblay et Ozanne Achon, L’Ange-Gardien, 1958 © Société du patrimoine et d’histoire de la Côte-de-Beaupré et de l’île-d’Orléans
Pierre Tremblay, originaire de Randonnai en Normandie, reçoit sa concession sur la Côte-de-Beaupré le 4 avril 1659. De lui et d’Ozanne Achon descendent plusieurs centaines de milliers de Tremblay en Amérique du Nord, l’une des lignées les plus nombreuses issues de la Nouvelle-France. Le monument, inauguré le 21 juin 1958 à l’initiative de l’Association des Tremblay d’Amérique, porte en inscription une copie de l’acte de concession original. Ce geste illustre précisément la logique du mouvement généalogique québécois tel qu’il se structure à partir des années 1950 : des associations de familles souches qui rassemblent des descendants dispersés sur deux continents, produisent des publications, organisent des rassemblements et ancrent dans la pierre, sur le sol d’origine, la preuve documentaire d’une filiation. Le monument n’est pas un hommage à deux individus du XVIIe siècle; il est la matérialisation d’un lien qui relie des centaines de milliers de personnes à un lieu précis.
Les associations de familles jouent un rôle déterminant dans ce domaine. Leur action repose sur une logique cumulative : multiplication de plaques, de monuments, de rassemblements et de publications. Elles contribuent à stabiliser des lignées, à valider des filiations et à donner une reconnaissance publique à des ancêtres souvent absents des grands récits historiques. Ce travail ne relève pas uniquement de la mémoire privée. Il participe à la production d’une mémoire collective localisée, où l’appartenance au territoire est médiatisée par l’appartenance à une lignée. La commémoration répond ici à deux menaces : celle la dispersion et l’oubli. Les familles déménagent, quittent les terres d’origine et s’éloignent du village où un ancêtre a reçu sa concession au XVIIe siècle. Les témoins directs disparaissent. Les noms s’effacent des mémoires vivantes.
Plaque de Jacques Marcotte, Élisabeth Sallé, Nicolas Marcotte et Martine Taurey, Cap-Santé, 1967 © Société d’histoire du Cap-Santé
Jacques Marcotte, originaire de Fécamp en Normandie, et Élisabeth Sallé, de Paris, s’établissent en Nouvelle-France vers 1670. Leur plaque, posée en 1967 est un exemple de la dimension généalogique de nombreux repères : inscrire dans la pierre la mémoire d’un couple fondateur dont les descendants, dispersés à travers l’Amérique, peuvent retrouver une trace physique sur le territoire.
La commémoration répond à ces deux menaces simultanément : il relie des individus dispersés à un lieu précis, à une date précise, à une généalogie précise. Il répond à la question « d’où venons-nous ? » par une réponse matérielle, durable, ouverte à tous ceux qui viendront après. Cette fonction de ré-ancrage est d’autant plus forte que la dispersion est réelle. Plusieurs repères du corpus ont été inaugurés lors de grands rassemblements familiaux qui rassemblent des descendants venus de partout en Amérique du Nord. La plaque n’est pas seulement un hommage aux ancêtres : elle est le point de convergence d’une famille étendue qui retrouve, le temps d’une journée, le territoire commun.
Monument des familles Bérubé et plaque, Rivière-Ouelle, 1988 et 2004 © Corporation historique et culturelle de Rivière-Ouelle
Une première plaque est dévoilée en juillet 1988, lors d’un rassemblement des familles Bérubé, pour le 300e anniversaire du décès de Damien Bérubé, ancêtre commun. Seize ans plus tard, en août 2004, une seconde plaque vient s’ajouter au même monument, à l’occasion d’un nouveau rassemblement pour le 325e anniversaire du mariage de Damien Bérubé et Jeanne Savonnet. Le monument croît avec les anniversaires. Ce fonctionnement par couches successives illustre la logique cumulative des associations de familles : chaque génération ajoute son geste, chaque anniversaire est une occasion de réunir les descendants et de compléter la mémoire matérielle et de réactiver le lieu de sociabilité que constitue, pour ces familles, le site d’un monument commémoratif.
D’autres dispositifs observés dans le corpus témoignent d’une évolution plus profonde : la commémoration familiale sort progressivement de l’intime (la famille) pour devenir un acte collectif, ancré dans l’espace partagé. La plaque sur la façade d’une maison natale, le monument dans le cimetière d’une paroisse, la stèle érigée lors d’un rassemblement de descendants, etc… sont des gestes qui appartiennent encore à une logique semi-privée, portée par une famille ou une association de familles pour ses propres membres. Mais d’autres formes sont apparues, qui transforment la mémoire généalogique en aménagement urbain, en mobilier public, en espace de promenade. Les parcs des ancêtres, les murs de noms, les parcours généalogiques et les aménagements intégrant des patronymes ne s’adressent plus seulement aux descendants concernés : ils s’adressent à tous ceux qui passent devant.
Parvis des familles souches, Lavaltrie, 2022 © Société d’histoire et du Patrimoine de Lavaltrie
Pour le 350e anniversaire de Lavaltrie, les noms de 56 familles fondatrices du XVIIe siècle ont été gravés sur les contremarches de la chapelle de l’Immaculée-Conception. La topographie du lieu est elle-même transformée en support mémoriel : chaque marche porte un nom, chaque montée vers la chapelle devient une traversée de la mémoire généalogique collective.
La mémoire familiale devient alors un bien commun, offert aux habitants, exposé aux visiteurs avec fierté, plutôt que conservé dans les archives d’une association. Ce glissement, du rassemblement privé vers l’espace public permanent, est l’une des évolutions les plus nettes que le corpus permet d’observer sur les décennies récentes. On lira avec intérêt l’article que nous avons publié dans le numéro spécial histoire des familles du magazine Histoire Québec 31-3.
Banc de Jacques Miville, sieur des Chênes, et Catherine de Baillon, Rivière-Ouelle, 2025 © Corporation historique et culturelle de Rivière-Ouelle
Installé dans le cimetière Notre-Dame à l’occasion du 337e anniversaire du décès de Jacques Miville et Catherine de Baillon, ce banc commémoratif marque l’évolution des formes mémorielles : le mobilier urbain devient support de mémoire, accessible, fonctionnel, intégré à l’espace de vie quotidien. C’est aussi le repère le plus récent du corpus, inauguré en 2025.
Cette centralité des familles dans la commémoration québécoise a toutefois des effets structurants sur le corpus. Elle favorise une lecture du passé centrée sur les origines et la continuité, au détriment d’autres dimensions comme les ruptures, les mobilités ou les conflits sociaux. Elle privilégie également les groupes disposant des ressources nécessaires pour documenter et promouvoir leur histoire. En ce sens, la forte présence des familles dans l’inventaire est à la fois un reflet fidèle des pratiques commémoratives et un indicateur des cadres sociaux qui orientent la mise en mémoire.
Parc des Ancêtres de Sainte-Famille, Île-d’Orléans, depuis 2001 © Christian Lemire 2006, © Ministère de la Culture et des Communications
Le parc des Ancêtres de Sainte-Famille, situé à l’arrière de l’ancien presbytère de l’église Sainte-Famille, est un exemple éloquent de l’aspect cumulatif et collectif des associations de familles. Depuis 2001, la Fondation François-Lamy y installe, année après année, des plaques dédiées aux couples fondateurs qui se sont établis sur l’île d’Orléans au XVIIe siècle. Chaque plaque vient s’ajouter à l’atlas généalogique commun. Le parc abrite ce Mémorial des familles canadiennes, sculpture de Guy Bel inaugurée en 2001, qui donne une forme symbolique à cette accumulation, traduisant le lien entre générations
La commémoration du peuplement : s’ancrer, se reconnecter, ne pas disparaître
Le corpus comporte un ensemble dense de repères consacrés aux figures du peuplement : le seigneur qui a reçu sa concession, le premier colon qui a défriché une terre, l’explorateur qui a tracé une frontière, le missionnaire qui a fondé une paroisse. Ces repères ne célèbrent pas des victoires militaires ni des actes politiques : ils honorent le fait d’avoir été là le premier, d’avoir transformé un territoire. Cette thématique traverse toutes les régions du corpus et toutes les périodes. Elle est particulièrement présente dans les régions de colonisation tardive comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Gaspésie, les Laurentides. Et la Côte-Nord et l’Abitibi-Témiscamingue nous en apprendraient beaucoup si nous pouvions poursuivre notre inventaire dans ces régions. Dans ces territoires, commémorer le pionnier, c’est aussi reconnaître un effort collectif récent, dont les traces sont encore visibles dans le paysage.
Monument des pionniers de Dolbeau, 1952 © Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine
Pour souligner ses 25 ans, Dolbeau lance une souscription publique pour financer un monument au révérend père Jean Dolbeau, missionnaire récollet qui a donné son nom à la ville. Plusieurs socles de granit supportent un buste en bronze. Ce repère obéit à une logique propre aux villes jeunes : à 25 ans à peine, une communauté éprouve déjà le besoin d’honorer celui qui a ouvert le territoire. La commémoration du fondateur n’attend pas la constitution d’une mémoire ancienne; elle la devance, elle l’institue. Quarante ans plus tard, en 1992, la même localité fera ériger le Monument de François Gaudreault, premier pionnier à s’établir sur le territoire de Mistassini en 1892. Ainsi à Dolbeau-Mistassini, la même société a-t-elle documenté trois monuments distincts consacrés aux pionniers du territoire, ce qui montre la profondeur de cette mémoire du défrichement dans les régions de colonisation tardive.
Dans les régions de peuplement plus ancien, la même logique produit des repères qui prennent alors la forme d’un rappel du passé dans la continuité, sur et malgré le temps long : la commémoration des fondateurs sert à affirmer une légitimité territoriale, une continuité historique et afficher, pour une localité, sa longue durée et la fierté de ses racines. Ces monuments surgissent souvent lors de grandes célébrations publiques : centenaires, tricentenaires, jubilés municipaux. La commémoration du fondateur ou des pionniers est alors l’acte le plus durable de la fête, celui qui restera quand les parades et les banquets seront oubliés. La cérémonie de dévoilement, avec ses dignitaires, ses descendants, ses membres du clergé, transforme un moment festif en geste mémoriel permanent.
Monument du curé Antoine Labelle, Saint-Jérôme, 1924 © Histoire et Archives Laurentides
Dès le décès du curé Labelle en 1891, les Jérômiens souhaitent lui élever un monument. Quatre comités se succèdent sur trente-trois ans avant qu’une souscription publique n’amasse enfin les fonds nécessaires. Le résultat est l’un des monuments les plus élaborés du corpus : un bronze d’Alfred Laliberté monté sur un piédestal de granit de 26 pieds, deux statues coulées à Paris, deux bas-reliefs sculptés dans le granit de Stanstead. Au sommet, le curé, bras tendu vers le nord. En dessous, le défricheur en marche. Le monument commémore à la fois le grand homme, mais met aussi en scène une certaine vision du peuplement, celle d’un clergé qui indique la direction et d’un peuple qui avance.
Monument du tricentenaire de Matane, 1978 © Site historique national Banc-de-pêche-de-Paspébiac
En 1978, la Ville de Matane célèbre son tricentenaire. Les festivités comprennent une parade, des célébrations religieuses et de nombreuses animations. L’un des moments phares est le dévoilement du monument, le 26 juin 1978, en présence de dignitaires et des descendants du seigneur Mathieu D’Amours de Chauffours (1618-1695), premier seigneur de Matane. Le monument honore les pionniers de la seigneurie à travers trois piliers de pierre gravés des noms des seigneurs successifs et de nombreuses familles fondatrices, classées par période. La structuration chronologique des inscriptions traduit une volonté explicite de relier l’histoire locale à une continuité temporelle : les familles sont inscrites dans une progression ordonnée du peuplement, du premier concessionnaire jusqu’aux habitants du XXe siècle. Le monument survit aux fêtes dont il est la trace dans l’espace public.
Monument des fondateurs de Saint-Roch-de-l’Achigan, 2005 © Fédération Histoire Québec
Un buste du seigneur fondateur Paul-Roch de Saint-Ours sur une colonne de pierres, entouré de plaques gravées des noms de 118 familles pionnières – certaines des pierres provenant de la première église détruite en 1958. Ce dispositif articule une figure d’autorité (le seigneur) et une collectivité (les familles), combinant personnalisation et inclusion. La FHQ a contribué directement à l’inventaire en complétant, au gré de ses déplacements et grâce à l’expertise acquise par la coordinatrice, ce qui démontre l’ancrage de notre propre regroupement et notre agentivité dans la mémoire du Québec.
Enfin, le corpus révèle une troisième fonction, plus mélancolique : la commémoration du peuplement peut honorer un territoire qui n’existe plus. Certaines communautés rurales ont été fermées, leurs habitants relocalisés, leurs bâtiments détruits. D’autres ont été absorbées par des fusions municipales qui ont effacé leur nom et leur identité institutionnelle. D’autres encore sont devenues des villages fantômes, dont le tracé des rues est encore visible dans le paysage mais dont plus personne n’est résidant. Dans chacun de ces cas, le monument survit à la communauté qu’il commémore. Il est alors le seul lien tangible entre un espace disparu et les descendants de ceux qui l’ont habité. La Société historique Machault a documenté plusieurs exemples de ce type dans la Gaspésie : la Plaque des pionniers de Saint-Jean-de-Brébeuf à Nouvelle, posée en 2009 au point de départ d’un sentier qui traverse l’emplacement d’un village habité de 1930 à 1972 puis abandonné, et la Murale « La Bernache » à Carleton-sur-Mer, inaugurée en 2017 pour commémorer Saint-Louis-de-Gonzague, paroisse fermée et absorbée. Ce n’est pas un hasard si c’est le même organisme qui a documenté ces repères : la mémoire des communautés disparues est un angle d’intervention spécifique, qui suppose une connaissance fine du territoire dans ces régions où la mémoire survit grâce aux organismes, et une volonté délibérée d’aller chercher ce que les inventaires institutionnels ne trouvent pas.
Plaque des pionniers de Saint-Fidèle-de-Ristigouche, 2024 © Société historique Machault
Cette plaque est installée en septembre 2024 dans le Parc des Bâtisseurs, inauguré à l’occasion du 50e anniversaire de la fermeture du village de Saint-Fidèle-de-Ristigouche, habité de 1830 à 1974. Le village n’existe plus. Ses habitants ont été relocalisés il y a un demi-siècle. Le parc et la plaque sont tout ce qui reste d’une communauté rurale effacée par une décision administrative. La commémoration ici ne célèbre pas une continuité : elle résiste à une disparition. C’est l’exemple le plus radical du corpus pour illustrer pourquoi on commémore le peuplement, parce que sans monument, certaines communautés n’auraient plus aucune trace dans l’espace public.
La commémoration du peuplement peut exprimer le sentiment d’appartenance (« nous sommes d’ici depuis l’origine ») mais elle peut aussi dire « nous étions d’ici, nos racines restent là », après une rupture. Pour les communautés qui ont subi des déportations, des migrations forcées ou des déplacements, le monument matérialise une résilience. Il transforme un parcours de dispersion en ancrage visible. On comprend dès lors que la commémoration bien souvent constitue une affirmation identitaire dont l’intensité varie selon les contextes historiques, les trajectoires collectives et le degré de mobilisation des groupes qui la portent.
Monument de l’Odyssée acadienne de L’Acadie, Saint-Jean-sur-Richelieu, 2016 © Patrimoine l’Acadie
L’un d’une série de monuments identiques érigés sur les lieux du périple acadien après la Déportation de 1755. La présence de ce monument à L’Acadie rappelle que des descendants de déportés se sont établis dans des régions qui n’étaient pas leur territoire d’origine, et qu’ils ont choisi de l’inscrire dans la pierre. La commémoration acadienne, portée par des associations de descendants, est l’une des plus cohérentes du corpus en termes d’identité mémorielle revendiquée.
La mémoire militaire : entre résistances, affirmation et deuil
La mémoire militaire traverse tout le territoire couvert. Elle répond souvent à un impératif de nommer, de distinguer et de rendre visibles les individus touchés par la guerre. Cette mémoire est ancienne, mais elle demeure active, notamment dans les monuments aux morts, les plaques de régiments, les cénotaphes et les repères consacrés à des conflits que les nouvelles guerres ne cessent, hélas, de bonifier. Leur fonction première est de nommer ceux que la guerre a rendus anonymes. Ils répondent à un besoin de reconnaissance individuelle dans des contextes où l’expérience collective du conflit tend à dissoudre les personnes dans les effectifs, les listes de pertes ou les récits nationaux.
La géographie mémorielle des Patriotes à Saint-Denis-sur-Richelieu, documentée par la Société d’histoire des Riches-Lieux, fait la preuve de la vitalité de ce type de mémoire : monument de 1836, cairn de 1934, mémorial à Louis-Joseph Papineau en 2012, Huit Croix aux Patriotes inaugurées en 2024. Sur un intervalle de 188 ans, le même passé est réactivé à plusieurs reprises, selon des contextes et des sensibilités différentes. La dimension identitaire et politique de cette géographie mémorielle évolue avec les formes de la commémoration.
Monument de Louis Marcoux, 1836 (reconstitué 1915) © Société d’histoire des Riches-Lieux
Monument des Patriotes de Saint-Denis, 1913 © Société d’histoire des Riches-Lieux
Cairn des Patriotes, 1934 © Société d’histoire des Riches-Lieux
Mémorial de Louis-Joseph Papineau, 2012, © Société d’histoire des Riches-Lieux
Croix des Patriotes, 2024, © Société d’histoire des Riches-Lieux
Certains gestes commémoratifs relèvent aussi d’une logique de résistance. Ils ne célèbrent pas seulement, ils réactivent des mémoires marginalisées, effacées ou réprimées, en les réinscrivant dans l’espace public. Dans le cas des Patriotes, la commémoration prend souvent une dimension de résistance. Elle réactive une mémoire associée à la défaite et à la répression, et dont l’effacement a pu être activement produit.
Colonne de la liberté, Saint-Charles-sur-Richelieu, 1982 © Société d’histoire des Riches-Lieux
À l’instar du monument de Louis Marcoux, l’histoire du monument incarne tout autant que le monument lui-même les enjeux de la mémoire et de sa présence dans l’espace public. Le monument actuel est la troisième reproduction d’un « mai » (un mât traditionnel symbolisant la liberté) offert à Louis-Joseph Papineau lors des troubles de 1837-1838. Reconstitué à plusieurs reprises après des destructions ou des disparitions successives, il porte en lui la dimension de résistance mémorielle propre à la commémoration patriote : le geste de planter un mât est lui-même chargé d’histoire politique, et sa répétition sur plusieurs générations en amplifie la signification.
Lorsque le monde est sorti ravagé de ses guerres du XXe siècle, chaque communauté, quelle que soit sa taille, a produit son propre repère. Les acteurs sont variés : la Légion royale canadienne dans les villes où elle est bien implantée, l’Ordre impérial des filles de l’Empire dans les communautés anglophones, des comités de citoyens improvisés dans les villages, des fabriques paroissiales dans les paroisses rurales. Les ressources aussi varient considérablement : Magog peut se payer un sculpteur professionnel de renom, Rawdon produit un monument conçu par un vétéran local. Mais la fonction est identique partout : nommer ses morts, les distinguer de l’anonymat des listes militaires, leur redonner une existence individuelle dans l’espace public de leur village ou de leur ville d’origine. Ces monuments ne célèbrent pas la victoire ou l’héroïsme qui caractérisait la statuomanie européenne et américaine du XIXe siècle. Ils nomment des absents. Beaucoup d’entre eux ne portent d’ailleurs aucun discours héroïque : juste des noms, une date, parfois un lieu de mort. La commémoration du XXe siècle est marquée par le drame et le deuil.
Monument de guerre de Sutton, 1953 © Héritage Sutton
La stèle de Sutton, érigée dans l’ancien cimetière des pionniers de Sutton Flats reconverti en parc du Souvenir, porte les noms des militaires tombés lors des deux guerres mondiales du XXe siècle. Sa localisation dans un ancien lieu d’inhumation n’est pas anodine : elle superpose deux fonctions du lieu : deuil et mémoire. Cela inscrit la commémoration militaire dans la continuité d’un espace déjà chargé de sens collectif.
Sur les monuments de guerre, les pierres portent les noms des combattants associés aux grandes guerres auxquelles ils ont été sacrifiés. Ces repères exhibent avec précision le nom des morts et le nom des lieux, pour ne pas oublier : Fournier Charles, Courcelette; Fournier Welly, Vimy; Richard Antonio, Italie 1944. C’est là une des fonctions de la commémoration : redonner un visage à ceux que le temps, ou, ici, la guerre a effacés. Le Monument des Braves d’Aylmer, documenté par l’Association du patrimoine d’Aylmer, et le Monument de guerre de Sutton, documenté par Héritage Sutton, s’inscrivent dans la même logique mémorielle, déclinée dans chaque communauté selon ses propres pertes.
Monument des Braves d’Aylmer, Gatineau, 1921 © Association du patrimoine d’Aylmer
Dévoilé en 1921 par l’Ordre impérial des filles de l’Empire pour commémorer les membres de la communauté d’Aylmer tombés lors de la Première Guerre mondiale, ce monument illustre la logique mémorielle commune aux cénotaphes de l’après-guerre : nommer, distinguer, rendre visibles les individus que le conflit a dissous dans les listes de pertes et les effectifs militaires.
Monument des Braves de Magog et de sa région, 1922 © Société d’histoire de Mago
Œuvre de George William Hill, sculpteur réputé pour ses nombreux monuments commémoratifs au Canada, ce monument se compose d’une base soutenant deux piédestaux de granite sur lesquels sont gravés les noms de ceux qui ont servi pendant les deux guerres mondiales. Hill est l’un des rares sculpteurs professionnels à avoir laissé plusieurs repères dans le corpus; la plupart de ces monuments sont l’œuvre de comités locaux qui ont commandé des pierres gravées sans ambition artistique particulière. Magog fait exception, et cela dit quelque chose sur les moyens et les ambitions d’une ville industrielle de l’époque.
Monument de guerre de Rawdon, 1947 © Société d’histoire de Rawdon
Conçu par Geoff A. Pinker, lui-même ancien combattant, ce monument inaugure en grande pompe le 18 août 1947 en mémoire des soldats des trois conflits du XXe siècle. La fiche relève une anomalie dans l’inscription originale : la Première Guerre mondiale y est datée de 1939-1945, dates qui sont celles de la Seconde. Cette erreur, jamais corrigée, est elle-même un document mémoriel. Elle témoigne des conditions dans lesquelles ces monuments ont été produits : rapidement, localement, par des comités sans ressources institutionnelles, portés par un deuil encore très vif, dans un pays qui sortait à peine de six ans de guerre.
Monument de guerre de Saint-Bruno-de-Montarville, 1989 © Société d’histoire de Montarville
Érigé à l’initiative de la filiale 147 de la Légion royale canadienne, en collaboration avec la Ville, ce monument montre que la mémoire militaire n’est pas l’apanage des villes de tradition ancienne ou des communautés rurales. Saint-Bruno, ville de banlieue à la croissance rapide, produit en 1989 son propre repère aux vétérans, soixante-sept ans après Magog et quarante-deux ans après Rawdon. La logique est la même, décalée dans le temps : honorer les citoyens qui ont servi, leur donner un lieu dans l’espace public de la communauté qui les a vus partir.
La commémoration militaire prend aussi une forme moins visible dans le corpus : celle des vétérans autochtones.
Monument des vétérans mi’gmaq de Listuguj, 2010 © Société historique Machault
La commémoration militaire prend aussi une forme moins visible dans le corpus : celle des vétérans autochtones. Le Monument des vétérans mi’gmaq de Listuguj, documenté par la Société historique Machault, s’inscrit dans la même logique que les stèles d’Aylmer ou de Sutton : nommer des combattants, leur redonner une existence nominative que les listes militaires ont tendance à effacer. La particularité est que ces hommes ont servi dans les forces armées canadiennes au nom d’un État qui ne leur reconnaissait pas encore les mêmes droits civiques qu’aux autres citoyens. Commémorer les vétérans mi’gmaq, c’est donc aussi noter ce paradoxe.
La catégorie « mémoire militaire » s’élargit dans le corpus récent pour accueillir des formes de conflit qui dépassent les guerres internationales. Des confrontations locales, des revendications territoriales, des résistances armées ou non à une autorité contestée génèrent eux aussi des repères commémoratifs. Le monument ne consacre plus seulement le sacrifice; il peut aussi consacrer la résistance.
Monument du 20e anniversaire de la guerre du saumon, Listuguj, 2001 © Société historique Machault
En juin 1981, la Sûreté du Québec déploie des centaines d’agents et saisit les filets de pêche de la communauté mi’gmaq de Listuguj, au nom de la réglementation provinciale sur le saumon. La communauté conteste ce droit de regard de la province sur une ressource qu’elle revendique comme relevant de ses droits ancestraux. Le monument, inauguré vingt ans plus tard, ne commémore pas une défaite ni une victoire définitive : il fixe l’événement comme moment fondateur d’une affirmation. C’est l’exemple le plus contemporain du corpus pour illustrer comment la commémoration militaire ou conflictuelle se déplace, au fil du temps, vers des formes de mémoire politique que les cénotaphes traditionnels n’auraient pas pu contenir.
La mémoire des personnes : des grandes figures aux fiertés localesmoire des grandes figures
La commémoration des personnes traverse tout le corpus. Elle en est même le registre le plus constant, des monuments érigés dès le XIXe siècle sous l’influence de la statuomanie européenne jusqu’aux plaques posées hier sur la façade d’une maison natale. À chaque fois ce que les personnes commémorées ont en commun, c’est, au-delà du rayonnement international qu’elles ont pu avoir, c’est d’avoir été jugées dignes d’une trace durable dans une localité qui témoigne encore de leur passage.
Le corpus révèle une transformation nette de ce jugement sur deux siècles. Ce ne sont plus seulement les grands hommes d’État ou les héros militaires qui méritent un monument. Ce sont aussi les artistes, les sportifs, les bénévoles, les gens ordinaires. Cette démocratisation du sujet commémoratif est l’une des évolutions les plus lisibles de l’inventaire.
Les grandes figures : de la statuomanie aux personnalités nationales
La commémoration des grandes figures obéit à une logique ancienne, héritée de la statuomanie du XIXe siècle. Un grand homme mérite un monument : imposant, en bronze ou en pierre, sur un socle élevé, inauguré en grande pompe. Cette logique a produit les repères les plus visibles du paysage public québécois, ceux qui occupent les places centrales, les parvis d’église, les carrefours.
Monument de Madeleine de Verchères, 1913 © Fédération Histoire Québec
La tradition de la statuomanie a produit des figures héroïques dont le statut mémoriel est lui-même devenu un enjeu. Le Monument de Madeleine de Verchères, érigé en 1913, représente la jeune fille de 14 ans qui, selon le récit établi au XIXe siècle, aurait défendu le fort familial contre une attaque iroquoise en 1692. Ce récit héroïque, fondateur, centré sur une figure féminine atypique dans la tradition commémorative de l’époque a nourri des générations d’écoliers. Il a aussi été depuis revisité par les historiens, qui ont nuancé les sources, et rappelé la perspective absente du monument : celle des peuples autochtones représentés comme une menace. Le monument de Verchères est le témoin de son époque et met en lumière ce qui, au début du XXe siècle, méritait d’être célébré publiquement et selon quel narratif.
De telles contestations de nos héros font elles-mêmes partie de la vie du monument. Elles prouvent que la commémoration n’est pas un acte figé : elle est constamment réinterprétée, réévaluée, parfois contestée. Et c’est précisément cette vitalité qui en fait un objet d’histoire.
Monument de Thomas Chapais, Saint-Denis-De La Bouteillerie, 1958 © Association patrimoniale de Saint-Denis-De La Bouteillerie
Julienne Barnard, nièce de Thomas Chapais (1858-1946), a déployé les efforts pour faire installer un monument à l’occasion du centième anniversaire de naissance de son oncle. Elle a obtenu l’appui de la Société historique de la Côte-du-Sud. Historien, sénateur et académicien, Chapais est l’une des grandes figures intellectuelles du Québec du XXe siècle, honoré dans le village où il est né. Ce repère suit une constante du corpus : la grande figure nationale est aussi une figure locale. Elle appartient simultanément au récit collectif du Québec et au territoire précis qui l’a fait naître..
Buste de Joseph Papineau, Montebello, 2006 © Société historique Louis-Joseph-Papineau
Joseph Papineau (1752–1841), notaire, personnalité politique et seigneur de la Petite-Nation, est le père de Louis-Joseph Papineau. Son buste, érigé sur un piédestal de béton accompagné de panneaux explicatifs, s’inscrit dans la logique de la commémoration dynastique : honorer non pas le fils célèbre mais le père fondateur, celui qui a établi la lignée et le territoire. La Société historique Louis-Joseph-Papineau documente ici la généalogie politique d’un territoire (la MRC de Papineau) en lui donnant un ancêtre matérialisé dans l’espace public. Ce type de monument dit que la grandeur nationale a des racines locales, et que ces racines méritent, elles aussi, un visage de bronze.
Plaque souvenir d’Henri Bourassa, Papineauville, 1953 © Comité culturel de Papineauville
La plaque est dévoilée le 16 juin 1953 par le Club Richelieu de Papineauville, un an après le décès d’Henri Bourassa (1868-1952), fondateur du Devoir et figure centrale du nationalisme canadien-français. Bourassa est le petit-fils de Louis-Joseph Papineau, deux générations de la même lignée politique, honorées à deux endroits différents du même territoire. Ce repère illustre la commémoration dynastique dans sa forme la plus fidèle : on honore l’homme dans la ville qui porte le nom de son ancêtre, sur la terre d’où la famille est issue.
La démultiplication géographique est l’un des phénomènes les plus caractéristiques de la commémoration des grandes figures politiques nationales. Une même personnalité peut être commémorée dans plusieurs localités, chacune revendiquant un lien légitime avec elle : ville natale, circonscription représentée, lieu de résidence, territoire marqué par son action. Cette multiplication ne relève pas de la redondance; elle dit que la grande figure politique appartient à plusieurs communautés simultanément, et que chacune d’elles a choisi de le matérialiser.
René Lévesque a fourni plusieurs repères distincts dans le corpus. Citons trois localités distantes, qui ont choisi de le commémorer pour des raisons différentes : New Carlisle parce qu’il y est né, Lotbinière parce qu’il l’a représentée à l’Assemblée nationale, Shawinigan parce qu’il y a grandi et que la ville a choisi, en 2023, de renommer une rue en son honneur avant d’y apposer une plaque. Cette démultiplication géographique est un phénomène propre aux grandes figures politiques nationales : elles appartiennent simultanément à plusieurs territoires, et chacun d’eux revendique sa part du récit.
Les figures de rayonnement : artistes, écrivains, sportifs
À partir des années 1980, le champ commémoratif s’élargit aux figures culturelles et sportives. La logique reste la même que pour les grandes figures politiques, à savoir honorer dans sa localité d’origine une personnalité dont la gloire est collective, mais les critères de légitimité mémorielle se transforment. Mériter un repère ne passe plus seulement par le sacrifice, la fondation ou le mandat électif. La création, l’excellence sportive, le rayonnement artistique ouvrent désormais l’espace public.
Cette évolution est visible dans la forme autant que dans le sujet : les repères culturels sont souvent des œuvres d’art intégrées à l’espace urbain, des sculptures figuratives commandées à des artistes contemporains, ou des plaques sobres sur des maisons natales. La monumentalité recule; l’intimité du geste avance. Deux logiques coexistent dans cette catégorie. La première honore des figures nationales ou internationales dans leur localité d’origine : la fierté locale s’empare d’une gloire collective. La seconde honore des figures locales dont le rayonnement est resté régional mais dont la contribution à la communauté est jugée digne de mémoire publique.
Obélisque Louis Hémon, Péribonka, 1919 © Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine
Louis Hémon séjourne à Péribonka en 1912 et y écrit Maria Chapdelaine. L’écrivain français mort avant de voir son roman publié est commémoré une première fois dès 1919 par un obélisque, puis par une plaque en 1939, par un buste en bronze de Lewis Pagé en 1980 pour le centenaire de sa naissance puis une stèle en 2003. Cette multiplication des repères signale l »estime que cet écrivain, le plus jeannois des Français, a acquise et la place qu’il laisse dans notre patrimoine littéraire.
La commémoration artistique peut prendre des formes très diverses dans le corpus : de la plaque austère sur une façade à l’œuvre monumentale en bronze. La Plaque d’Alfred Laliberté à Sainte-Élizabeth-de-Warwick, documentée par la Société d’histoire de Warwick, honore ainsi de manière très humble (une simple plaque) ce créateur qui s’est pourtant illustré dans la sculpture monumentale.
Plaque d’Alfred Laliberté, Sainte-Élizabeth-de-Warwick, 1979 © Société d’histoire de Warwick
Alfred Laliberté (1878-1953), l’un des sculpteurs les plus importants du Québec du XXe siècle, natif de Sainte-Élizabeth-de-Warwick, est honoré dans son village par une simple plaque posée sur sa maison natale. L’auteur de monuments qui ornent plusieurs espaces publics du Québec (dont plusieurs au sein même du RPCQ) est commémoré dans la forme la plus sobre qui soit : une plaque, une façade, une date. On soulignera ainsi l’écart entre l’ampleur de l’œuvre et la modestie du geste.
« Honoré Beaugrand », Lanoraie, 2022 © Maison des cageux du fleuve Saint-Laurent
Honoré Beaugrand (1848-1906), écrivain et ancien maire de Montréal, auteur de La Chasse-galerie, est né à Lanoraie. La sculpture le représente avec des éléments de son célèbre récit fantastique. Elle se place à la rencontre entre la mémoire littéraire et la mémoire locale : un récit que tout le Québec connaît, ancré dans le village qui l’a vu naître. Sa documentation a été portée par la Maison des Cageux, qui a obtenu en 2026 la reconnaissance de Beaugrand comme personnage historique par le ministère de la Culture. Ce cas montre que l’expertise de nos membres sur le terrain est concrète, est multiple, et qu’elle gagne à être pérennisée et diffusée par des projets collectifs comme l’aura été l’IPC.
Plaque de Jacques Lacoursière, Shawinigan, 2024 © Société d’histoire et de généalogie de Shawinigan
Jacques Lacoursière, historien et vulgarisateur né en 1932 à Shawinigan, auteur d’un travail monumental de diffusion de l’histoire québécoise, est honoré dans sa ville en 2024. Ce repère est une marque de la reconnaissance d’une figure intellectuelle dont l’action s’est exercée à l’échelle nationale mais dont l’ancrage local est reconnu. C’est aussi l’un des rares repères du corpus à saluer un historien.
La commémoration sportive est l’une des plus récentes du corpus, et l’une des plus explicitement liées à la fierté locale. La gloire individuelle de l’athlète est devenue, comme la gloire de l’écrivain ou du politicien, un bien commun que la communauté d’origine peut revendiquer
« Hommage à Sylvie Daigle », Sherbrooke, 2002 (remplacée 2017) © Mhist-Musée d’histoire de Sherbrooke
Haute de quatre mètres, cette sculpture en béton ultra-haute performance représente la patineuse de vitesse dans un anneau symbolisant ses médailles olympiques. L’œuvre originale ayant subi des dommages en 2015, une nouvelle version réalisée par Pierre Chouinard avec un béton développé par l’Université de Sherbrooke a été réinstallée en 2017.
Un dispositif évolutif : le Parvis des Bleuets étoilés, Dolbeau-Mistassini, depuis 2018 © Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine
Le Parvis des Bleuets étoilés, inauguré en 2018 devant l’hôtel de ville de Dolbeau-Mistassini, est le dispositif commémoratif le plus original du corpus pour honorer les figures de rayonnement. Il ne commémore pas une seule figure : il est conçu pour en accueillir plusieurs, de façon cumulative, à mesure que la communauté reconnaît de nouvelles personnalités méritantes. Les chanteurs Marie-Nicole Lemieux, et Mario Pelchat côtoient le peintre Benoît Simard, l’artiste multidisciplinaire Jacline Bussières et le footballeur professionnel Shayne Gauthier. Ce parvis nous rappelle que la commémoration n’est pas un acte définitif posé une fois pour toutes, mais un processus vivant auquel chaque génération peut contribuer.
Les figures locales entre honneurs et humilité : commémorer l’engagement ordinaire
Une part croissante du corpus est consacrée à des individus sans statut historique majeur, dont le nom n’apparaît pas dans les manuels scolaires, dont le rayonnement n’a pas dépassé les limites d’une municipalité ou d’une paroisse. Cette catégorie est peut-être la plus révélatrice de la transformation récente des pratiques mémorielles. Elle est un rappel qu’une communauté peut décider que l’engagement ordinaire mérite, lui aussi, de passer à la mémoire collective. Ce type de repères participe à une reconnaissance sociale des contributions ordinaires et à la mise en valeur d’un tissu local souvent absent des récits historiques plus larges, une ambition qui porte bien des organismes bénévoles à poursuivre leur mission partout au Québec.
Plaque de Florent Laberge, Sainte-Martine, 1984 © Société du Patrimoine de Sainte-Martine
Florent Laberge est né en 1928 à Sainte-Martine. À 14 ans, il travaille déjà pour l’un de ses frères; à 17, il est reconnu comme un leader naturel dans sa communauté. Il développe l’entreprise familiale de travaux mécanisés, s’engage dans la vie municipale et contribue à de nombreux projets collectifs tout au long de sa vie. Cette plaque, posée en 1984, représente une catégorie discrète mais constante dans le corpus : les figures locales ordinaires dont le rayonnement n’a pas dépassé les limites de leur municipalité, mais dont l’action quotidienne a structuré la vie d’une communauté pendant des décennies. Leur commémoration dit que l’engagement local mérite, lui aussi, de passer à la mémoire collective.
Plaque de la place Guy-Aubert, Victoriaville, 2021 © Société d’histoire et de généalogie de Victoriaville
Cette plaque rend hommage à Guy Aubert, entrepreneur et bénévole engagé dans sa communauté. Elle illustre une tendance récente dans le corpus : la commémoration de « citoyens ordinaires », dont la contribution locale est jugée digne de reconnaissance publique, même s’ils ne sont ni héros militaires ni figures politiques nationales.
Plaque de Colette Larochelle, Saint-Prosper, 2024 © Société historique de Saint-Prosper-de-Dorchester
Colette Larochelle, née Rodrigue, est une citoyenne de Saint-Prosper atteinte d’insuffisance rénale. Elle consacre une vingtaine d’années à des levées de fonds pour la recherche sur les maladies du rein, dans sa municipalité d’abord, puis à l’échelle provinciale. En juin 2024, le village inaugure en son honneur un parc portant son nom, et y installe cette plaque. Le texte gravé dit l’essentiel : « Ce parc au cœur de notre village où l’on retrouve le calme et la sérénité qui habitaient Colette, cette femme qui s’est tellement dévouée dans notre communauté. » Ce repère récent honore une figure locale et sn implication :une femme qui n’a pas fondé d’institution, qui n’a pas exercé de mandat public, qui a travaillé bénévolement pendant deux décennies à partir de sa propre expérience de la maladie. Le parc et la plaque traduisent ce que la commémoration ordinaire peut faire que les grands monuments ne font pas : rendre visible une forme d’engagement que rien n’oblige à retenir, sinon la reconnaissance collective de ceux qui en ont bénéficié.
La mémoire institutionnelle : congrégations, coopératives, corps de métier
Derrière les grandes figures politiques et les monuments aux morts, le corpus fait apparaître une autre couche de la mémoire collective : celle des institutions qui ont structuré la vie quotidienne sans jamais occuper le devant de la scène nationale : hôpitaux fondés par des religieuses, collèges construits par des prêtres éducateurs, caisses populaires nées de la solidarité agricole, corps de pompiers volontaires qui ont protégé des villages pendant des décennies. Ces institutions sont honorées dans le corpus par des monuments qui fonctionnent selon une logique propre : une communauté reconnaît ce qu’elle doit à une institution, ou une institution se rappelle elle-même à la mémoire collective en honorant son fondateur. Cette dynamique, qui caractérise aussi l’engagement citoyen tel qu’il se vit dans les organismes membres partout au Québec, anime l’ensemble de cette catégorie.
Monument de monseigneur Louis-Zéphirin Moreau, Saint-Hyacinthe, 1987 © Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe
Ce monument est offert par La Survivance, mutuelle d’assurances fondée par Mgr Moreau lui-même. Il illustre la dimension institutionnelle dans sa forme la plus complexe : un évêque honoré non pas par l’Église seule, mais par une institution économique qu’il a lui-même mise sur pied. La commémoration traverse ici deux sphères distinctes, religieuse et économique, qui se rejoignent autour d’une même figure fondatrice.
Les congrégations religieuses y occupent une place de premier rang, reflet de leur rôle historique dans l’organisation des services sociaux. L’abbé Painchaud fonde le Collège de Sainte-Anne en 1829 : cent soixante-quinze ans plus tard, le Buste de l’abbé Painchaud, documenté par la Société d’histoire et de généalogie de la Côte-du-Sud, est inauguré pour l’anniversaire de l’institution, œuvre de l’ancien élève Raoul Hunter. François Pilote (1811-1886), prêtre et éducateur, fonde en 1859 la première école d’agriculture au Canada à La Pocatière : le Monument de François Pilote, documenté par le Musée québécois de l’agriculture et de l’alimentation, lui rend hommage devant l’établissement qu’il a créé. Ces deux repères suivent la même logique : une institution honore son fondateur en l’ancrant dans le sol qu’il a défriché intellectuellement.
Monument de François Pilote, La Pocatière, 1932 © Musée québécois de l’agriculture et de l’alimentation
François Pilote (1811-1886), prêtre et éducateur, fonde en 1859 la première école d’agriculture au Canada à La Pocatière. Érigé en 1932 par ses anciens élèves devant l’établissement qu’il a créé, ce monument incarne la logique propre à la commémoration institutionnelle de l’éducation : ce sont les bénéficiaires eux-mêmes, les diplômés, qui honorent le fondateur de l’institution. C’est la reconnaissance d’une dette pédagogique, traduite en pierre. Le Musée québécois de l’agriculture et de l’alimentation, héritier de l’institution que Pilote a fondée, a documenté ce repère, prolongeant ainsi le geste de 1932 dans le RPCQ.
Monument des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, Maria, 2004 © Site historique national Banc-de-Pêche-de-Paspébiac
Ce monument souligne le rôle des fondatrices hospitalières dans le développement des services de santé en Gaspésie. Il appartient à la catégorie la plus fréquente du corpus dans ce registre : une congrégation honorée pour son rôle structurant dans la vie sanitaire et éducative d’une communauté qui, sans elle, n’aurait disposé d’aucun de ces services.
Plaque de Délia Tétreault, Marieville, 1999 © Société d’histoire de la Seigneurie de Monnoir
Née à Sainte-Marie-de-Monnoir en 1865, Délia Tétreault fonde les Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception. En 1999, sa congrégation dévoile une plaque commémorative sur le lieu où elle a grandi, chez ses parents adoptifs. Ce repère illustre un déplacement caractéristique de cette catégorie : la commémoration ne se fait pas à l’endroit où l’institution a été fondée ou a rayonné, mais sur le lieu de l’enfance de celle qui l’a fondée. La mémoire institutionnelle cherche aussi ses racines.
Épigraphe de Jean Berchmans Gagnon : Académie Pie, Thetford Mines, 1961 XII © Centre d’archives de la région de Thetford
Le corpus comporte aussi une catégorie plus discrète, souvent absente des recensements patrimoniaux : les épigraphes et inscriptions de fondation enchâssées dans la pierre des bâtiments publics lors de leur construction : pierres millésiaires, cartouches d’architecte, inscriptions de dédicace. Ces éléments contribuent à la mémoire dès lors qu’ils fixent la date et les noms d’une institution dont se dote une localité, une communauté. En somme, la commémoration n’est pas toujours une réponse à la menace de l’oubli : elle peut être un acte d’inscription contemporain du fait qu’elle consigne. Le Centre d’archives de la région de Thetford en a documenté une série remarquable : seize épigraphes portant la signature de l’architecte Jean Berchmans Gagnon, gravées dans les façades des bâtiments publics (couvents, écoles, hôtels de ville, caisses populaires) qu’il a conçus entre 1952 et 1972. Prises ensemble, elles constituent une archive matérielle de vingt ans de développement institutionnel d’une région en pleine expansion.
Le mouvement coopératif et mutualiste est moins représenté dans le corpus que les congrégations religieuses, ce qui dit quelque chose sur la capacité des acteurs de chaque milieu à produire et à maintenir des repères commémoratifs dans la durée. Il existe pourtant.
Monument des pionniers des mouvements sociaux et coopératifs de Caplan, après 1961 © Site historique national Banc-de-Pêche-de-Paspébiac
Ce monument en pierre grise honore deux figures du mouvement coopératif gaspésien : le chanoine Georges Hermel Rioux et J. Gérard Bernard, qui ont contribué au développement de projets sociaux et coopératifs dans la Baie-des-Chaleurs. Il est l’un des rares repères du corpus à honorer explicitement l’entraide économique organisée comme valeur collective. La Baie-des-Chaleurs a été l’un des foyers historiques du mouvement coopératif québécois, et ces deux figures – un prête, un laïc – l’incarnent. La rareté de ce type de monument dans le corpus, face à la profusion des monuments généalogiques et militaires , reflète les ressources inégales des différents groupes pour produire et entretenir leur propre mémoire matérielle.
Enfin, les corps de service pompiers, policiers, travailleurs de la santé, apparaissent en ordre dispersé. Le plus frappant du corpus est le monument des pompiers de Lennoxville.
Monument des pompiers volontaires de Lennoxville, 2025 © Mhist-Musée d’histoire de Sherbrooke
Sa pierre de granite de 11 tonnes, gravée de plus de 100 noms, honore un corps de service volontaire disparu lors de la fusion municipale de 2002. Vingt-trois ans plus tard, les anciens pompiers ont levé les fonds, commandé la pierre et organisé le dévoilement.
La mémoire du travail industriel, des conflits ouvriers et des luttes sociales demeure peu présente dans le corpus. En dehors de quelques cas ponctuels, comme le Monument de John Champoux à Disraeli, documenté par le Centre d’archives de la région de Thetford, ou le Monument aux mineurs décédés de Thetford Mines, également documenté par ce même centre, cette thématique est relativement marginale
Monument aux mineurs décédés, Thetford Mines, 1975 © Centre d’archives de la région de Thetford
Ce monument honore les travailleurs des mines d’amiante morts dans l’exercice de leur métier. Il est l’un des rares repères du corpus à commémorer explicitement les risques du travail industriel et leurs conséquences humaines. Le Centre d’archives de la région de Thetford, avec 54 fiches produites, est le deuxième organisme le plus prolifique du corpus, témoignant de la vitalité documentaire d’une région dont la mémoire industrielle reste encore largement à inventorier.
Cette rareté est significative. Elle ne veut pas dire que le travail n’a pas compté dans l’histoire québécoise; elle indique plutôt que les groupes capables de soutenir ce type de commémoration ont été moins nombreux ou moins outillés. Thetford Mines, capitale mondiale de l’amiante pendant un siècle, ne compte dans le corpus qu’une poignée de repères liés à la mémoire ouvrière, ce qui dit quelque chose sur les conditions dans lesquelles la commémoration du travail a du mal à s’imposer à égalité avec la commémoration généalogique ou militaire.
Les femmes : présentes, mais encore minoritaires comme sujets autonomes
Les femmes sont présentes dans l’inventaire, mais elles apparaissent souvent à travers des catégories relationnelles ou institutionnelles : épouses de, fondatrices au sein d’une famille, religieuses au sein d’un congrégation, contributrices dans une œuvre de bienfaisance, bref, participantes non-nommées à un groupe plus vaste. .Les repères qui leur sont entièrement consacrés comme sujets autonomes restent moins nombreux. Ce constat reflète à la fois les pratiques commémoratives des générations précédentes et les limites des groupes qui les ont portées. Il dit aussi quelque chose sur qui décide de ce qui mérite d’être commémoré, et comment.
Plaque d’Antoine Le Duc et Jeanne Faucheux, Sainte-Anne-de-la-Pérade, 1992 © Société d’histoire Sainte-Anne-de-la-Pérade
Antoine Le Duc et Jeanne Faucheux, mariés à Québec en 1671, reçoivent une concession à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Leur plaque est dévoilée sur les lieux mêmes où leurs descendants ont toujours habité, lors d’un rassemblement familial. Faucheux est une Fille du roi : elle fait partie de ces Françaises envoyées en Nouvelle-France entre 1663 et 1673 pour permettre le peuplement de la colonie. Sa présence dans le corpus est représentative d’un paradoxe : les Filles du roi ont joué un rôle démographique fondamental, sans lequel le peuplement de la Nouvelle-France n’aurait pas été possible, mais elles apparaissent dans les repères commémoratifs presque exclusivement à travers leur relation à un homme, épouse de, mère de, ancêtre de. La plaque ne commémore pas Jeanne Fauteux pour ce qu’elle a fait; elle la commémore pour qui elle a rejoint.
Le Monument d’Ellen Rochefort à La Doré, documenté par le Musée de la vieille fromagerie Perron de Saint-Prime, et le Monument d’Émilie Gamelin à La Prairie, documenté par la Société d’histoire de La Prairie-de-la-Magdeleine, illustrent les deux formes les plus représentées de la commémoration féminine dans le corpus : la figure communautaire locale d’un côté, la bienheureuse catholique de l’autre.
Monument d’Ellen Rochefort, La Doré, 1988 © Musée de la vieille fromagerie Perron de Saint-Prime
Ce mémorial en béton sur une base représentant un parcours d’hébertisme honore Ellen Rochefort, une femme dont le rôle local est documenté dans la fiche. Il témoigne de la faible représentation des femmes comme sujets autonomes dans le corpus : lorsqu’elles apparaissent, c’est souvent dans un contexte communautaire ou sportif, rarement dans des commémoration de type politique ou militaire.
Des exemples plus récents montrent une évolution. La sculpture « Femmes d’avenir » à Sherbrooke (Mhist) honore des femmes pour leur action propre, sans médiation masculine ou institutionnelle. La Plaque d’Émilie Gamelin à La Prairie honore une fondatrice pour son œuvre sociale. Ces repères restent minoritaires. Mais leur existence dans le corpus dit que les critères de légitimité mémorielle évoluent, même si cette évolution est lente.
« Femmes d’avenir », Sherbrooke, 2009 © Mhist-Musée d’histoire de Sherbrooke
Cette œuvre honore Laurette Giguère de Montigny, née à Disraeli en 1917, installée à Sherbrooke en 1924. Séparée avec quatre enfants à charge, sans ressources ni formation, elle devient chapelière puis secrétaire, fonde en 1971 le Centre d’aide aux femmes de Sherbrooke, et milite pendant des décennies pour les droits des femmes dans la région.
« Une femme, courageusement, change sa vie. Les femmes, solidairement, changent le monde » nous dit la citation centrale. L’œuvre célèbre à la fois une femme mais honore à travers elle un engagement collectif.
Monument d’Émilie Gamelin, La Prairie, 2002 © Société d’histoire de La Prairie-de-la-Magdeleine
Inauguré le 21 octobre 2002 sur le terrain des résidences La Belle Époque, anciennement l’Hospice des Sœurs de la Providence, ce monument honore Émilie Gamelin (180-1851), fondatrice de la Providence et bienheureuse catholique. Sa canonisation en 1992 a relancé la commémoration de sa mémoire. Elle figure parmi les rares femmes du corpus commémorées pour leur action institutionnelle propre, indépendamment d’un ancêtre masculin.
La mémoire autochtone : encore à construire
La mémoire autochtone est encore peu représentée au regard de l’importance historique et contemporaine des Premières Nations et des Inuit au Québec. Les exemples recensés mi’gmaq et abénakis recensés montrent des initiatives importantes, mais encore trop peu nombreuses pour constituer un portrait cohérent. Cette sous-représentation reflète le fait que la commémoration publique autochtone suit des logiques et des processus décisionnels différents de ceux des associations de descendants ou des sociétés d’histoire, et que ces logiques restent peu articulées avec les structures d’inventaire institutionnelles. C’est un champ de travail à part entière pour un inventaire de seconde génération.
Plaque de la croix du rocher du Pin solitaire Mena’Sen, Sherbrooke, 1988 © Mhist-Musée d’histoire de Sherbrooke
Cette plaque documente un lieu de mémoire abénaki dans le tissu urbain de Sherbrooke. Elle commémore la présence discrète de la mémoire autochtone dans des espaces aujourd’hui entièrement intégrés à des villes fondées après la colonisation, et dont la toponymie originale a souvent disparu. Sauf dans des repères comme celui-ci. Dans la même ville, la sculpture « Nebi », inaugurée en 2021 sur la promenade du Lac-des-Nations, prolonge ce geste : une fontaine de granite dont le nom signifie « eau » en langue abénaki.
La commémoration comme deuil collectif socialisé
Certains repères du corpus ne commémorent pas des personnes illustres ni des événements glorieux : ils fixent dans la pierre la mémoire d’une catastrophe, d’une perte, d’une violence. Ces monuments répondent à un besoin social de reconnaître collectivement une blessure, de lui donner un nom et un lieu, pour que le deuil ne reste pas une affaire privée. La sociologie de la commémoration a bien montré que le monument funéraire public transforme un deuil individuel en mémoire collective, et par là, légitime la souffrance, lui donne une valeur, l’inscrit dans le récit d’une communauté. Le corpus offre plusieurs exemples de cette logique, depuis les catastrophes naturelles jusqu’aux victimes de violence non élucidée, en passant par les nouvelles formes de mémoire que l’histoire nous amène à inclure, dont la pandémie des années passées.
Certains repères ne visent pas seulement à reconnaître une contribution, mais à inscrire un événement traumatique dans la mémoire collective. Ils relèvent d’un registre de deuil collectif, où la commémoration permet de fixer un événement, de reconnaître une victime et de structurer une réponse sociale à un choc.
« Point pivot », Beloeil, 2021 © Société d’histoire et de généalogie de Beloeil–Mont-Saint-Hilaire
L’accident ferroviaire du Grand Tronc survient le 29 juin 1864 : la locomotive no 168 est précipitée dans le fleuve Saint-Laurent à la suite d’un pont défaillant, causant près de 100 morts. Cet événement est considéré comme la plus importante tragédie ferroviaire au Canada. L’œuvre, inaugurée 157 ans après les faits, illustre que la commémoration peut s’activer très longtemps après l’oubli apparent d’un drame, lorsqu’une communauté décide qu’il ne doit pas rester sans monument.
Monument de l’éboulis de Saint-Alban, Saint-Alban, 1994 © Société d’histoire et de généalogie de Saint-Casimir
Ce monument commémore la catastrophe naturelle du printemps 1894 : le débordement de la rivière Sainte-Anne entraîne un gigantesque glissement de terrain à Saint-Alban, faisant de nombreuses victimes. Érigé cent ans après les faits, il porte la commémoration d’un deuil collectif qui a marqué l’identité d’une communauté rurale pendant des générations, transmis oralement jusqu’à ce qu’un monument vienne fixer la mémoire.
Monument du 50e anniversaire du naufrage du Marie-Carole le 2 décembre 1964, Les Îles-de-la-Madeleine, 2014 © Centre d’archives régional des Îles
Le naufrage du Marie-Carole le 2 décembre 1964 a causé la mort de plusieurs pêcheurs madelinots. Inauguré 50 ans après le drame, ce monument illustre la rythmique commémorative propre aux communautés maritimes : les anniversaires ronds (50e, 100e) réactivent périodiquement la mémoire des naufrages qui ont marqué la vie collective.
Monument de Julie Surprenant , Terrebonne, 2014 © Société du patrimoine et de l’histoire de Terrebonne (PHT)
En novembre 1999, Julie Surprenant disparaît à l’âge de 16 ans. Un monument est érigé 15 ans plus tard en bordure de l’autoroute 25, à l’île Saint-Jean, à l’endroit même où elle a été vue pour la dernière fois. Ce repère est l’un des rares du corpus à commémorer une victime d’un crime non élucidé : il donne à voir une évolution récente du geste mémoriel, qui s’ouvre désormais aux victimes de violence dont la mémoire risque de disparaître sans trace matérielle.
L’inventaire du patrimoine commémoratif : un modèle de coordination et mobilisation des expertises
Monument des familles pionnières de Saint-Prosper-de-Champlain, Saint-Prosper-de-Champlain, 2008 © Appartenance Mauricie
Ce monument de granit honore les familles qui ont défriché et colonisé le territoire de Saint-Prosper-de-Champlain au XIXe siècle. Sobre, ancré, érigé lors d’un rassemblement de descendants, il est typique de la mémoire du peuplement en région de colonisation tardive : la pierre dit simplement que ces familles étaient là, qu’elles ont travaillé, et que leurs descendants s’en souviennent.
L’Inventaire du patrimoine commémoratif du Québec constitue un modèle à plusieurs égards.
En confiant la coordination de l’inventaire du patrimoine commémoratif à la Fédération Histoire Québec, le ministère de la Culture et des Communications a reconnu le rôle essentiel des sociétés d’histoire, actives et ancrées dans toutes les régions. En participant à cet inventaire, les organismes membres ont prolongé et amplifié les gestes de mémoire que d’autres groupes citoyens ont posés avant eux. Leur connaissance du territoire a permis d’identifier et de documenter des monuments souvent méconnus. Au terme de cet inventaire, ce sont plus de mille nouveaux éléments qui sont maintenant intégrés au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, enrichissant ainsi la connaissance générale du patrimoine québécois.
Le projet se distingue ainsi dans son approche : l’inventaire repose sur un réseau décentralisé de plus de 50 organismes collaborateurs, ancrés dans leurs territoires. Cette organisation a permis de combiner expertise locale, connaissance du terrain, archives de proximité et capacité de repérage. Le résultat ne découle pas d’une centralisation abstraite, mais d’un travail patient de coordination centralisé au sein de la FHQ, avec l’appui patient et rigoureux des équipes du ministère de la Culture et des Communications. La méthode a fait ses preuves. La FHQ dispose maintenant d’un modèle documenté et testé pour coordonner ce genre de projet au bénéfice de son réseau, de ses membres et du milieu de l’histoire en général. Une deuxième phase d’inventaire, couvrant les régions sous-représentées et intégrant les communautés autochtones et culturelles, est à la portée de la fédération.
Désormais ce corpus constitue une base de recherche importante pour l’histoire culturelle, la sociologie de la mémoire, l’étude du patrimoine immatériel et matériel, ainsi que pour l’analyse des liens entre société civile et espace public. Le grand public, les chercheurs, les généalogistes, les historiens… chacun y trouvera un répertoire utile et précieux.
Plaque du chemin du Souvenir (Remembrance Road), 1924 © Société d’histoire de Mouillepied
En 1923, la section Cameron-Storer de l’Imperial Order Daughters of the Empire (IODE) soumet au conseil municipal de Saint-Lambert l’idée d’une voie du Souvenir : au printemps 1924, un érable est planté pour chacun des soldats morts lors de la Première Guerre mondiale. La route entière, mêlant aménagement urbain et patrimoine naturel, devient un mémorial : chaque arbre est un nom. Ce type de repère rappelle que l’inventaire a révélé des formes de commémoration inédites et riches qui ont demandé de repenser les manières même de faire de l’histoire face à ces étonnants choix de la mémoire collective.
Ce que cet inventaire révèle à l’historiographie québécoise
En plus de nous permettre de mieux connaître les repères commémoratifs présents sur notre territoire, l’inventaire apporte des données nouvelles. Il documente, pour la première fois à cette échelle, la géographie de la commémoration québécoise, portée par de petits organismes, honorant des gens ordinaires. Il montre que la commémoration québécoise est une commémoration du peuplement et de l’enracinement, des figures locales et des groupes fondateurs, bien plus que de la politique ou de la guerre, qui sont plutôt l’apanage des commémorations institutionnelles.
L’inventaire confirme que la mémoire collective québécoise est portée localement par des citoyens engagés, réunis en associations et sociétés, qui s’efforcent de préserver, documenter et transmettre la mémoire d’un lieu. Les repères commémoratifs sont une des incarnations de ces efforts; leur inventaire en est une autre.
La mémoire québécoise est aussi une construction constante, alimentée par la diversité des voix qui font l’histoire. La commémoration elle-même est une pratique plus active que jamais, qui reflète cette richesse que les membres FHQ portent : grâce à eux, les repères se multiplient, les sujets se diversifient et s’ouvrent à des groupes autrefois exclus du récit officiel.
Plaque du cimetière des « rebelles » de Saint-Michel (1781-1880), La Durantaye, 2024 © Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM)
Avant et durant la présence des indépendantistes de la Nouvelle-Angleterre dans la vallée du Saint-Laurent en 1775-1776, plusieurs Canadiens sympathisants à la cause américaine ont été inhumés à l’écart des cimetières catholiques officiels, dans ce cimetière dit des « rebelles ». La plaque, inaugurée en 2024, commémore une mémoire longtemps marginalisée, celle de ceux qui ont refusé l’allégeance britannique. C’est un des repères commémoratifs les plus récents, et l’un des gestes commémoratifs du corpus qui honore ces prises de positions dissidentes.
De quoi voulons-nous nous souvenir, ensemble ? Cette question n’a pas de réponse simple et l’inventaire montre que les différentes réponses et différentes incarnations de ces mémoires que des groupes sociaux avant nous ont choisies et inscrites dans la pierre, le béton, le métal et le bois de nos espaces publics.
Perspectives
- Finaliser : traiter les fiches encore en attente de publication à la suite de la fin du mandat. Des fiches supplémentaires, présentes dans les données du ministère, seront publiées progressivement.
- Entretenir : mettre à jour l’inventaire au rythme des nouvelles inaugurations. La commémoration est vivante.
- Valoriser : rendre ce corpus utile à la recherche, à l’éducation, au tourisme culturel et au développement des communautés.
- Ouvrir : associer les communautés autochtones, les communautés culturelles et les groupes sous-représentés à la suite de ce travail. La mémoire collective québécoise est plus diverse que ce que cet inventaire a pu documenter en deux ans.
- Compléter : couvrir les régions sous-représentées lors d’un inventaire d’une nouvelle étape. Le modèle de coordination FHQ et de mobilisation des membres est maintenant documenté, testé et a fait ses preuves..
Inventaire du patrimoine commémoratif du Québec – Bilan analytique avril 2026
Fédération Histoire Québec · Convention DAF 545250 (MCCQ) Coordination : Caroline Cudia · Partenaire MCCQ : Marie-Ève Ouellet · Direction générale : Jean Rey-Regazzi
Inventaire complet : patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detailInventaire.do?methode=consulter&id=3394&type=inv
Transparence sur l’usage de l’intelligence artificielle : La Fédération Histoire Québec a recouru à l’assistance de l’outil d’intelligence artificielle Claude (Anthropic) dans le cadre du traitement des données de l’Inventaire du patrimoine commémoratif. L’IA a été utilisée principalement pour la gestion et la consolidation des données : fusion de fichiers issus de sources distinctes (données RPCQ et fiches brutes), normalisation des données, propagation de données manquantes depuis les ensembles parents vers les fiches annexes, détection et correction d’anomalies. L’IA a également généré la carte interactive géolocalisée (836 ensembles) à partir du fichier de données consolidé, incluant la configuration des filtres par région et par organisme. Toutes les données produites ont été vérifiées et validées par la direction générale.