Retour sur la première conférence des Soirées du patrimoine

Par Laurence Fleury – Conseillère en patrimoine bâti

En tant qu’agente en patrimoine pour la Fédération Histoire Québec et Maisons anciennes du Québec, l’un de mes rôles consiste à diffuser et à promouvoir les bonnes pratiques en matière de préservation du patrimoine bâti. C’est dans cette optique que la série de conférences Les Soirées du patrimoine bâti a été organisée tout au long du mois de mars.

Pour lancer la série, la première conférence portait sur les enjeux contemporains de la sauvegarde du patrimoine bâti. Ayant été confrontée à ces réalités tout au long de mon mandat, je souhaitais sensibiliser nos membres et leur proposer des pistes de réflexion afin d’en contrer les effets et de bonifier nos actions collectives.

Pour cette chronique du mois de mars, je vous propose un retour sur cette conférence en présentant ces grandes lignes ainsi que la boîte à outils des bonnes pratiques en sauvegarde du patrimoine bâti qui a été dévoilée en fin de séance.

Les enjeux contemporains de la sauvegarde du patrimoine bâti

Pour structurer cette conférence, les enjeux identifiés ont été regroupés en quatre grandes catégories : l’abandon, la négligence et l’habitabilité, les changements climatiques, la planification urbaine ainsi que le financement et l’assurabilité.

  1. Habitabilité, abandon et négligence

Un concept fondamental en conservation du patrimoine bâti est que celui-ci doit être habité, utilisé, entretenu et vivant afin d’assurer sa pérennité. Lorsqu’un immeuble patrimonial est laissé sans vocation, sans surveillance et sans entretien, sa protection devient beaucoup plus difficile à garantir.

Maison Bégin-Létourneau à Québec, Jocelyn Riendeau pour Le Soleil

La démolition de bâtiments patrimoniaux, souvent justifiée par un état de vétusté avancé, lui-même fréquemment causé par l’abandon, constitue un véritable fléau. Bien que la législation en place ne devrait pas permettre ce type de pratique, force est de constater qu’elle persiste sur le terrain.

L’inoccupation expose également les bâtiments à divers risques : vandalisme, incendies, infiltrations d’eau ou dégradations accélérées. Un exemple récent est celui de l’ancienne usine Familex, située dans l’arrondissement de Ville-Marie à Montréal, qui a été la proie des flammes le 20 janvier dernier. Vacant depuis plusieurs années, l’immeuble avait même été identifié comme bâtiment en danger par Héritage Montréal. L’incendie a malheureusement entraîné sa démolition complète.

Des solutions existent toutefois pour contrer ces situations. D’abord, il est essentiel de recourir aux lois et règlements en vigueur visant la protection du patrimoine bâti. Ces outils législatifs constituent des leviers importants pour exiger l’entretien et l’occupation des immeubles patrimoniaux. Enfin, la requalification des bâtiments patrimoniaux permet de redonner vie à des lieux en leur attribuant une nouvelle vocation. Bien que cette avenue soit plus complexe, puisqu’elle requiert des efforts soutenus et une collaboration étroite entre de multiples parties prenantes, elle demeure l’une des stratégies les plus efficaces pour assurer la sauvegarde durable du patrimoine bâti.

  • Les changements climatiques

Les effets des changements climatiques se font déjà sentir. Il n’est désormais plus question de se demander quand ils surviendront. Ils sont bien présents et affectent l’ensemble des sphères de la société. Le patrimoine bâti, quant à lui, se révèle particulièrement vulnérable face aux aléas climatiques.

Villa FrEdErick-James à Percé, MArguerite Morin pour Radio-Canada

Ces aléas peuvent causer des dommages irréversibles à nos bâtiments patrimoniaux, voire entraîner leur perte totale. Pensons notamment aux feux de forêt et aux inondations, qui provoquent des dégâts immédiats et majeurs. Or, il demeure souvent difficile de prévoir avec précision la survenue de tels événements, et lorsqu’ils se produisent, il est fréquemment trop tard pour intervenir efficacement.

Afin d’éviter ces pertes, il est primordial d’adapter nos immeubles patrimoniaux pour accroître leur résilience. Cela implique également de faire preuve d’une plus grande proactivité en matière de planification et de prévention. D’ici le 1er avril 2026, les MRC du Québec devront avoir adopté leur inventaire des immeubles patrimoniaux sur leur territoire. Ces inventaires pourront constituer des outils stratégiques de planification, notamment en permettant d’identifier les bâtiments les plus vulnérables et de prioriser les interventions.

Pour approfondir la question des effets des changements climatiques sur le patrimoine bâti, il est possible de consulter les travaux de Claudine Déom, professeure agrégée à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, réalisés en partenariat avec Ouranos.

  • Planification urbaine et architecturale

La densification et le développement urbain soulèvent des enjeux majeurs pour la sauvegarde du patrimoine. Les villes, contraintes d’accroître leur capacité d’accueil pour répondre aux besoins croissants en habitation, doivent souvent libérer de l’espace, et ce sont fréquemment les bâtiments patrimoniaux qui sont ciblés pour la démolition.

Maison Abraham-Dubois à Boisbriand, Ville de Boisbriand

L’enjeu ne se limite pas à la préservation des immeubles existants : il réside également dans l’intégration des nouvelles constructions modernes au sein de la trame urbaine déjà établie. Enfin, il est crucial de porter attention au « patrimoine ordinaire ». Au-delà des biens officiellement reconnus, ce patrimoine du quotidien (maisons modestes, bâtiments commerciaux traditionnels, etc.) contribue à créer un ensemble cohérent. Lorsque cet ensemble s’effrite graduellement, le paysage patrimonial s’appauvrit, parfois de manière irréversible.

Pour répondre à ces défis, il est essentiel d’adopter une vision élargie du patrimoine. Celui-ci ne se limite pas aux immeubles classés ou officiellement protégés ; il englobe également le paysage, le tissu urbain et l’ensemble harmonieux qui donne une identité à un quartier ou à une municipalité.

Pour le protéger, les villes peuvent mettre en place des plans d’implantation et d’intégration architecturale, ainsi que des plans particuliers d’urbanisme, afin d’assurer le respect de l’environnement architectural existant. La sensibilisation des promoteurs immobiliers et des architectes devient également primordiale pour garantir un développement harmonieux et durable.

4. Financement et assurances

Le dernier enjeu, et non le moindre, concerne le financement de l’entretien des biens patrimoniaux ainsi que l’assurabilité des maisons anciennes. Dans un contexte où le coût de la vie ne cesse d’augmenter, les prix des matériaux de rénovation et de la main-d’œuvre spécialisée sont également en forte hausse. Il devient ainsi de plus en plus difficile pour les propriétaires d’entreprendre des travaux d’envergure nécessaires à l’entretien ou à la restauration des bâtiments patrimoniaux.

Des programmes de subventions peuvent contribuer à soutenir ces interventions, mais la question de leur pérennité demeure entière. Le soutien financier à la conservation du patrimoine doit reposer sur un engagement concerté des conseils municipaux, ainsi que des gouvernements provincial et fédéral.

Un autre défi majeur touche l’assurabilité des maisons à caractère patrimonial. Cette problématique est connue de l’organisme Maisons anciennes du Québec depuis les années 1980, qui a d’ailleurs mis sur pied un comité afin d’accompagner les propriétaires confrontés à ces difficultés. Toutefois, depuis la fin du programme d’assurance HÉRITAS en 2020, plusieurs propriétaires demeurent sans couverture adéquate. Le comité de Maisons anciennes du Québec poursuit ses efforts de sensibilisation auprès des compagnies d’assurance et collabore à la mise en place de nouveaux programmes adaptés aux réalités des bâtiments patrimoniaux.

Des questions sur les assurances des maisons anciennes? Vous pouvez consulter les ressources de Maisons anciennes du Québec.

Pistes de réflexion finales

Afin d’entreprendre des actions concrètes en matière de sauvegarde du patrimoine bâti, certains éléments essentiels doivent être réunis.

La sensibilisation constitue d’abord un pilier incontournable. Informer et faire connaître l’importance du patrimoine, tout en reconnaissant sa fragilité, demeure fondamental pour assurer sa préservation. La population doit être consciente des enjeux afin de pouvoir jouer un rôle actif dans la protection de son milieu.

La planification est tout aussi cruciale. Plutôt que d’agir dans l’urgence ou en réaction à une menace, il faut anticiper. Les nouveaux inventaires du patrimoine représentent à cet égard une véritable mine d’or d’informations. Utilisés de manière stratégique, ils peuvent orienter les décisions, cibler les priorités d’intervention et renforcer la cohérence des actions.

La transparence et la participation citoyenne doivent également être encouragées. Prévoir des mécanismes clairs favorisant l’implication du public dans les processus décisionnels permet de renforcer l’acceptabilité sociale des projets et d’enrichir la réflexion collective.

Enfin, le soutien est indispensable. Il faut se donner les moyens d’agir, non seulement sur le plan financier, mais aussi sur le plan intellectuel, en offrant des outils, des ressources et un accompagnement de qualité aux acteurs concernés.


Présentation de la boîte à outils des bonnes pratiques en sauvegarde du patrimoine bâti

La conférence s’est conclue par la présentation de la Boîte à outils des bonnes pratiques en patrimoine bâti. Développée tout au long de mon mandat, elle vise à regrouper et à documenter des pratiques exemplaires en matière de conservation, d’entretien, de restauration, de requalification et de mise en valeur du patrimoine bâti. Elle cherche également à mettre en lumière et à diffuser les ressources créées par les membres de la Fédération Histoire Québec.

Ainsi, que ce soit pour appuyer vos projets personnels ou pour inspirer vos propres initiatives, je vous invite à la consulter et à explorer son contenu.


Nous nous retrouverons la semaine prochaine pour la seconde conférence du mois. Celle-ci portera sur la législation du patrimoine culturel et nous aurons la chance d’accueillir Charles Breton-Demeule, professeur de droit à l’Université du Québec en Outaouais.


Image bannière: Marc-Aurèle Fortin, Averse passagère, Baie-Saint-Paul, [vers 1936-37], Huile sur carton, 98 x 120,6 cm, Musée national des Beaux-arts du Québec, Québec.